Récits ~ Patrick Laupin

Photo © Hervé Valez

Photo © Hervé Valez

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IL EST VENU LÀ, AMENÉ PAR LE DÉSESPOIR vivant qu’autrefois elle jeta en lui. Ils ne se parlent pas, bien que depuis toujours entre eux deux cette violence mutique soit l’égal d’un rituel, un rituel de meurtre. Lui, il ne dit rien parce qu’il veut venir. Elle, elle le regarde pour le retenir, unique raison de vivre et souffrir à distance (les mêmes yeux, la même lueur déceptive) depuis ce jour perdu sous la lumière abrupte de juillet où elle disparut en lui à la manière d’une crue, une digue par un fleuve rompue, un plus profond oubli. Ce silence jeté en lui le lie au bord du monde, au bord abandonné où parler s’effondre, où plus rien ne retient. Depuis que pèse la menace, rien n’altère plus ce silence. La menace est cet état de fragilité intérieur où le monde tremble. Opacité et transparence. Jamais midi jamais les arbres jamais la campagne environnante ne viennent ainsi lueur montante tournoyer tomber en nous. Écrire revient alors à tracer d’un doigt des signes sur la buée, d’un geste ouvrir puis fermer la fenêtre, de la joue frôler les plis sombres du rideau. Un regard sans défense porté dehors. Immobile brille le jour. Entre douleur et larmes la migration d’une brûlure, un pardon, une plainte perdue, une amertume sans nom. Tout ce qui aujourd’hui retient de vivre, jette bref et désemparé dans ce peu d’étendue. Passent ou retiennent comme une délivrance quelques vestiges (la rumeur inquiète de l’aube, la trouée bleu pâle des peupliers). Sans nom vitesse et lenteur se fondent. Accès à la fragilité, la peur s’y brise, s’y brisent aussi la douceur, la douleur. Pas une vague de lumière, pas un grain de poussière, qui ne renversent avec l’évidence de l’angoisse, comme la rosée matinale tombe sur l’herbe. Sensibilité aiguë, extrême, où la poésie devient le monde. Peur et poésie. Maladie et pensée. Tremblement accru par la vérité du jour. Comme une douleur maintenant un peu plus proche (un peu moins suffocante), il reste là, penché avec la marque d’autre chose, répétant à demi-mot, noyant les reflets, sans suite aucune car le tout est terrifiant, intolérable.

Patrick Laupin, Récits (Œuvres poétiques, Tome 1 – La rumeur libre Éditions, 2012)

Lorenzo Calogero ~ Lettres d’amour

Lettres d’amour

J’envoyai des lettres d’amour
aux cieux, aux vents, aux mers,
à tous les débordements
de l’univers.
Ils me répondirent
en lente
rosée d’amour
voilà pourquoi je les reposai
sur la découpe aride des sommets
comme sur une forêt de vents.

Il me naquit un fils d’océan.

Lorenzo Calogero, extrait de Poco suono (Peu de bruit)
Traduction © Valérie Brantôme, 2015

Lettere d’amore

Mandai lettere d’amore
ai cieli, ai venti, ai mari,
a tutte le dilagate
forme dell’universo.

Essi mi risposero
in una rugiadosa
lentezza d’amore
per cui riposai
su le arse cime frastagliate loro
come su una selva di vento.

Mi nacque un figlio dell’oceano.

Lorenzo Calogero,
Da Poco suono (1933-1935), Centauro Editore, Milano 1936.

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► Un autre poème ici : Dur paysage
► Site (en italien) consacré a Lorenzo Calogero

Si peu

Photo © Olivier Bastide

Photo © Olivier Bastide

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Le cul sur le rocher
à regarder pensif
l’eau claire clapoter au rebord du pied

Un mois de galets, d’ajoncs et de cannes,
d’intimes bois morts revenus pourrir au rivage.

Il arrive qu’on s’en retourne enfoncer sa botte
profond dans l’amoncellement du varech
et ce lourd charivari de mer
perdant ses relents dans la narine de l’âme égarée.

Le vent fouette sous les premiers rayons
d’un ciel morne,
il n’y a personne pas même le chien en sentinelle
dans le pas des matinaux.

Il n’y a que cette vieille douleur
qui s’écoule dans le ressac,
s’en va et revient,
grignote lentement la brouaille.

VB, Octobre présent