Sourires ~ Vladimír Holan

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Il y a toutes sortes de sourires.
Mais je pense à celui qui nous est le plus difficile,
au sourire le plus simple.
Il est profondément incrusté, tailladé en tout sens
par la lame de vigneron du temps,
un sourire auquel il ne manque qu’une seule ride
pour connaître le dénouement et prononcer le nom complet de Dieu.
Un tel sourire demeure sur le visage
un peu plus longtemps que la joie qui l’a engendré —
ou bien c’est un sourire qui la pressent et la précède,
mais qui s’efface devant elle,
laissant tout le visage à la joie seule.

Vladimír Holan, extrait de En marche /
Une nuit avec Hamlet et autres poèmes
Poésie/Gallimard 2008 – Préface d’Aragon
Traduit du tchèque et présenté par Dominique Grandmont

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Faire avec ~ Lionel-Édouard Martin

LES ÉTOILES

La terre, un os, et les étoiles, des os. L’équarrissage a commencé depuis longtemps ; ça brûle au cœur, racle la chair, l’humide y perd sa source : et tout va le pas des couteaux dans la plaie, fouillant à foulées fauves l’arbre et la mer, les mots, les lèvres, jusqu’à la coque du squelette et jusqu’à la consonne rendue sourde au murmure.

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LA NUIT

Nuit. L’étoile ouvre la bouche. Écoute : rien, ni chant ni parole, et que font-ils là-haut les morts qui n’ont plus l’usage du sommeil ni de l’amour, que font-ils dans la nuit quand on voudrait les entendre parler, raconter la vie désentravée de la chair et des mots quotidiens ? Que font-ils là-haut dans l’univers épandu comme un lait sans pis ni terme — dites, que faites-vous, mes morts, dans ce qui n’a ni commencement ni fin mais coule dans rien qui le contienne ? — Je suis là qui vous scrute, avec mon buste, avec mes membres, avec la pluie, le vent, sur mon visage et sur mes paumes ; muets cruels, mes morts : j’attends l’élargissement, là-haut, pareil au vôtre, et vous ouvrez la bouche, étoiles, mais vous ne dites rien.

Lionel-Édouard Martin, extrait de Faire avec, Soc & Foc, 2015.
Illustré par Nelly Buret.