Erwann Rougé ~ Forêts

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J’appartiens à ce lieu de pierre, à son odeur
à ce feuillage qui porte le feu,
à ces ondes gravées à même la terre.
Là où s’enivrent les arbres
les yeux ne regardent plus le vent.  Et la démesure
et  la  lumière vont  montantes.   Tourne et tourne
profondément le feu,  je serai à l’écart de moi.  La
cendre retient toutes les clameurs et les tourments
d’être corps et saison d’une âme.

*

Je fus le cri, le repère d’un loup
le pommier sauvage, le repère de toutes les forêts.
Je fus la pierre que l’on abrite contre soi,
l’étreinte entre les genoux, l’inexplicable
frontière où les morts parlent.

Aujourd’hui je fais corps avec un arbre…

*

Ils sentent encore l’excès de sève.

J’enduis leurs reins d’ortie
et de sureau, longues jambes porteuses de boue.
Viens dans mon souffle, racine d’amour.

Yeun et montagne regardent entre deux mondes,
leurs lanières de brumes
inondent la nuque et les genoux.

Femmes du vent, vous êtes les traces
de pas qui sommeillent dans le marais
et brûlent à la lisière de voir.

Erwann Rougé, Forêts [Éditions Unes, 1992]

 

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128.

À chaque pore une note,
au bout du voyage le chant.

Jean Senac, Troisième poème illiaque
[Œuvres poétiques, Actes Sud, 1999]

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Ô la douceur du bagne ~Jean Genet / Hélène Martin

 


 

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Ô la douceur du bagne impossible et lointain !
Ô le ciel de la Belle, ô la mer et les palmes,
Les matins transparents, les soirs fous, les nuits calmes
Ô les cheveux tondus et les Peaux-de-Satin.

Rêvons ensemble, Amour, à quelque dur amant,
Grand comme l’Univers mais le corps tâché d’ombres.
Il nous bouclera nu dans ces auberges sombres,
Entres ses cuisses d’or, sur son ventre fumant,

Un mac éblouissant taillé dans un archange
Bandant sur les bouquets d’œillets et de jasmins
Que porteront tremblants tes lumineuses mains
Sur son auguste flanc que ton baiser dérange.

Voler, voler ton ciel éclaboussé de sang
Et faire un seul chef-d’œuvre avec les morts cueillis
Çà et là dans les prés, les haies, morts éblouies
De préparer sa mort, son ciel adolescent…

Les matins solennels, le rhum, la cigarette…
Les ombres du tabac, du bagne et des marins
Visitent ma cellule où me roule et m’étreint
Le spectre d’un tueur à la lourde braguette.

Ô la douceur du bagne…

 

Hélène Martin, La Douceur du Bagne, Chanson / roman
EPM – Le Castor Astral, 2000