Rainer Maria Rilke ~ Sens, tranquille ami…

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Sens, tranquille ami de tant de larges,
combien ton haleine accroît encor l’espace.
Dans les poutres des clochers obscurs,
laisse-toi sonner. Ce qui t’épuise

devient fort par cette nourriture.
Va et viens dans la métamorphose.
Quelle est ta plus pénible expérience ?
S’il te semble amer de boire, fais-toi vin.

Sois dans cette nuit de démesure
la force magique au carrefour des sens,
et le sens de leur rencontre singulière.

Que si le destin terrestre un jour t’oublie,
à la calme terre, dis : je coule.
À l’eau vive, dis : je suis.

Rainer Maria Rilke,  (1922), Sonnets à Orphée, Poésie
Éd. Emile-Paul frères, Paris, 1942.
Traduction  Maurice Betz.

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Sonnets à Orphée
►  Rilke sur Esprits Nomades : Le poète des roses et de la mort

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Les horloges ~ Émile Verhaeren

Photo © Zev Hoover

Photo © Zev Hoover

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La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,
Béquilles et bâtons, qui se cognent, là-bas ;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas ;

Émaux naïfs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux ;
Lunes des corridors vides et blêmes
Les horloges, avec leurs yeux ;

Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes,
Boutique en bois de mots sournois
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix ;

Gaînes de chêne et bornes d’ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi ;

Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas,
Les horloges que j’interroge
Serrent ma peur en leur compas.

Émile Verhaeren, in Les bords de la route, Mercure de France, 1922.

Pouchkine

Photo ©  Mikhail Tkachev

Photo © Mikhail Tkachev

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Quel ennui. Quelle angoisse.
ici la route, ici le gîte,
et pas d’autre logis.
On étouffe, à l’étroit,
et la gorge sauvage
n’est que neige et brouillard.

Un petit bout de ciel
en haut de la prison,
le tapage du vent
et un soleil qui boude.

Pouchkine, 1829 (dans la traversée du Caucase)
Poésies, Poésie/Gallimard, 2011
Traduction Louis Martinez

Oscar Wilde ~ La Ballade de la geôle de Reading (I)

In memoriam C.T.W.
Ci-devant soldat des Royal Horse Guards
mort en la prison de Sa Majesté
à Reading dans le Berkshire
le 7 juillet 1896

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I

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Il ne portait point sa tunique écarlate
Car rouges sont le sang et le vin
Et il avait sang et vin sur les mains
Quand on le trouva près de la morte,
La pauvre morte qu’il aimait
Et qu’il tua dans son lit.

Il marchait parmi les Prévenus,
Vêtu d’un habit gris et râpé,
Et coiffé d’une casquette de cricket.
Son pas semblait léger et joyeux,
Pourtant jamais je n’avais vu homme regarder
Le jour d’un œil aussi mélancolique.

Jamais je n’avais vu homme regarder
D’un œil aussi mélancolique
Le petit auvent bleu
Que les prisonniers nomment ciel,
Et les nuages poussés par le vent,
Entourés de leurs voiles d’argent.

Cheminant auprès d’autres âmes en peine,
Je tournais en rond derechef,
Me demandant si l’homme avait commis
Grand ou petit méfait
Quand une voix derrière moi doucement chuchota :
« C’ gars-là va êt’ pendu. »

Christ bien-aimé ! Les murs de la prison
Soudain semblèrent chanceler
Et le ciel au-dessus de ma tête se transmuer
En un brûlant heaume d’acier,
Et bien que je fusse une âme souffrante,
Ma souffrance point ne la sentis.

Je savais seulement quelle pensée pourchassée
Lui faisait presser le pas, et pourquoi
Il contemplait le jour éblouissant
D’un œil aussi mélancolique.
L’homme avait tué ce qu’il aimait,
Et pour cela devait mourir.

*

Pourtant, tout homme tue ce qu’il aime,
Que tous entendent ces paroles.
Certains le font d’un regard dur,
D’autres avec un mot flatteur,
Le lâche tue d’un baiser
Et le brave d’un coup d’épée !

Certains tuent leur amour en leur jeunesse,
D’autres en leur vieillesse,
Certains étranglent avec les mains du Stupre,
D’autres avec les mains de l’Or.
Les plus cléments usent d’un couteau,
Car promptement refroidit le mort.

Certains aiment trop peu, d’autres trop longtemps,
Les uns vendent, les autres achètent.
Certains passent à l’acte en versant moult larmes,
Et d’autres sans le moindre soupir :
Car chacun tue ce qu’il aime,
Pourtant chacun ne doit en mourir.

Il ne meurt pas d’une mort honteuse
Un jour de sombre infamie,
N’a pas au col de nœud coulant
Ni de cagoule sur le visage,
Les pieds devant, point ne tombe par la trappe
Dans le vide béant.

*

Point n’est assis près des hommes cois
Qui le surveillent nuit et jour,
Qui le surveillent quand il s’efforce de pleurer
Et qu’il s’efforce de prier,
Qui le surveillent de peur qu’il ne dérobe
À la prison sa proie.

Il ne s’éveille pas à l’aube pour voir
D’affreuses silhouettes envahir sa cellule,
L’Aumônier qui frissonne sous son surplis blanc,
Le Magistrat lugubre et sévère,
Le Directeur vêtu de noir lustré,
Visage jaune du Destin.

Il ne se lève pas, pitoyable dans sa hâte,
Pour endosser des habits de forçat,
Lors qu’un Médecin malsonnant et ravi
Prend note d’un nouveau spasme nerveux
En consultant sa montre dont résonne
Le faible tic-tac, affreux martèlement.

Il ne connait point la soif écœurante
Qui ensable la gorge avant
Que le bourreau aux gantelets de jardinier
Se glisse par la porte capitonnée,
Et que le ligotent trois lanières de cuir
Afin que gorge n’ait plus soif.

Il ne courbe pas la tête pour entendre
Dire l’office des morts,
Et tandis que son âme terrifiée
Lui rappelle qu’il n’est point mort
Il ne croise pas son cercueil en entrant
Dans le hideux hangar.

Il ne fixe pas l’air libre
Par un petit toit de verre,
Ne prie pas avec des lèvres d’argile
Afin que cesse son supplice,
Et ne sent pas sur sa joue frémissante
Le baiser de Caïphe.

Oscar Wilde, La Ballade de la geôle de Reading (Première stance)
GF Flammarion 2008, Édition bilingue avec dossier – Traduction Pascal Aquien

►►► Le texte anglais intégral (6 stances)  dans ses deux versionsOscar Wilde
figure sur le site de THE GUTENBERG PROJECT.

 

Conseil absurde ~ Émile Verhaeren

Matchstick men by Wolfgang Stiller

Matchstick men by Wolfgang Stiller

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Autant que moi malade et veule, as-tu goûté
Quand ton être ployait sous les fièvres brandies,
Quand tu mâchais l’orviétan des maladies,
Le coupable conseil de l’inutilité ?

Et doux soleil qui baise un oeil éteint d’aveugle ?
Et fleur venue au tard décembral de l’hiver ?
Et plume d’oiselet soufflée au vent de fer ?
Et neutre et vide écho vers la taure qui meugle ?

O les rêves du rien, en un cerveau mordu
D’impossible ! s’aimer, dans son effort qui leurre !
Se construire, pour la détruire, une demeure !
Et se cueillir, pour le jeter, un fruit tendu !

Hommes tristes, ceux-là qui croient à leur génie
Et fous ! et qui peinent, sereins de vanité ;
Mais toi, qui t’es instruit de ta futilité,
Aime ton vain désir pour sa toute ironie.

Regarde en toi, l’illusion de l’univers
Danser ; le monde entier est du monde la dupe ;
Agis gratuitement et sans remords ; occupe
Ta vie absurde à se moquer de son revers.

Songe à ces lys royaux, à ces roses ducales,
Fiers d’eux-mêmes et qui fleurissent, à l’écart,
Dans un jardin, usé de siècles, quelque part,
Et n’ont jamais courbé leurs tiges verticales.

Inutiles pourtant, inutiles et vains,
Parfums demain Perdus, corolles demain mortes,
Et personne pour s’en venir ouvrir les portes
Et les faire servir au pâle orgueil des mains.

Émile Verhaeren, in Les débâcles (1888)