Feuilles blanches & Cyprès ~Patrick Laupin

.LES FEUILLES BLANCHES
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Joseph Sima

Je suis seul devant ce grand pré vert
où la lumière décline le nom des choses anciennes
à la fenêtre.
L’opale hésitant du vent, un seau bleu charron
au pied du mur en pierre de lave basaltique.
Aucun secret n’habite le voile de lumière transparente.
Je songe à quelques phrases arrachées au néant,
vaincues du hasard.
Dehors, clarté profuse et généreuse de l’air.
Le désir de vivre gagne sur la mort.
Conscience guérie d’existence.

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LES CYPRÈS
DE NICOLAS DE STAÊL

Les cyprès de Nicolas de Staël tassés contre le haut mur du vent
et ne font même pas attention à  la mort comme si ce n’était rien
— mais ne viennent-ils pas (c’est vrai) se réfugier en nous

Patrick Laupin, Poèmes extraits de Corps et âmes
Œuvres poétiques, Tome 1, Éditions La rumeur libre, 2012

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André du Bouchet ~ Image parvenue à son terme inquiet

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L’évidence que recouvre le nom de poésie, tôt ou tard se révèle à ce point banale que chacun de plein droit se l’approprie, comme si, à même l’obstacle qui un instant a pu nous en retrancher, l’élément rare — montagne ou évidence — de lui-même se déplaçait jusqu’à nous : que, poésie, rien du coup ne la distingue d’une réalité dont elle continue de tirer, sans en conserver de trace toujours reconnaissable, le pouvoir rudimentaire qui aveuglément nous a engagés.
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Ce feu qui, sans même adhérer au terme qui le désigne, ne tient pas en place (qu’on le nomme froid, aussi bien…). Cette image déroutée qui, une fois éteinte, nous accompagne au cœur de notre inattention. Cet élargissement de son premier éclat jusqu’à la banalité.
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Aveuglante ou banale, l’écart est peu sensible, comme d’une lampe qui ignore le jour.
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Elle est comme décolorée par la rapidité avec laquelle elle s’éloigne de la circonstance qui lui avait conféré semblant de justification. Si loin qu’elle apparaît nette de passé, qu’on la retrouve au-devant de soi comme non avenue, son point d’origine ne se laissant localiser que dans l’instant, et dans un instant qui la dessaisit coup après coup, des significations auxquelles on peut l’avoir assujettie.
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Si loin qu’il semble que la parole débordée, dans son emportement, aille droit à une destruction.
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Poésie. Déjà, ce n’est plus d’elle qu’il s’agit. Sa force est dehors, dans la plénitude qui l’entame. Et dans cet instant où, la parole en place, de nouveau elle se révèle en défaut.
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Ici la plaie parle, elle est devenue nécessaire.
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André du Bouchet,  Image parvenue à son terme inquiet (extrait)
Dans la chaleur vacante suivi de Ou le soleil, Poésie/Gallimard,2009

Kamakura ~ Jean-Yves Masson

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Que s’abaisse le toit des temples vers la mer
comme vers l’énigme des dieux la révérence :
chiffres de solitude humaine, mains en prière,
battements d’ailes vers les îles, là-bas.
Sur le sable un enfant jouait avec des ossements de bêtes,
on avait allumé des feux près de la mer,
trois jeunes filles chantaient et dansaient.
Je me souviens avec désir de cette fête de juillet
au crépuscule sous le toit suprême : astres errants,
le Ciel ouvert et les constellations, promesse
inaccomplie toujours, notre incertaine destination
d’hommes. Dieux conjurés, vous habitiez ces temples
où l’on frappe des mains vers vos regards absents,
et la nuit du Japon montait, fragile et sombre.
Kamakura, ville posée sur la limite de la terre,
toute aux eaux vertes de la mer.

Jean-Yves Masson  in Cent poèmes pour ailleurs
(Anthologie établie par Claude-Michel Cluny)
Orphée La Différence, 1991

Les Poètes ~ Alexandre Blok

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Les Poètes

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Un quartier désert a poussé hors de la ville
Sur le sol mouvant d’un marais.
Là vivaient les poètes — et chacun saluait
L’autre avec un sourire hautain.

Et l’aube vainement chaque jour se levait
Au-dessus de ce triste marais :
L’habitant du quartier consacrait sa journée
Aux travaux zélés et au vin.

Une fois ivres morts, ils se juraient l’amitié,
Palabraient, acerbes et cyniques.
Au matin, ils vomissaient, puis se remettaient
Au travail ardent et obtus.

Puis, comme des chiens, ils rampaient hors des niches,
Regardaient flamboyer la mer.
Et devant chaque tresse de cheveux dorée
D’un air connaisseur se pâmaient.

Tout attendris, ils rêvaient de l’âge d’or,
Injuriant l’éditeur tous en chœur,
Et puis se lamentaient sur la petite fleur
Sur les petits nuages gris-perle…

C’est la vie des poètes. Lecteur et ami !
Peut-être crois-tu qu’elle est pire
Que tous tes efforts impuissants quotidiens
Dans ta mare petite-bourgeoise ?

Oh non, cher lecteur, non, aveugle critique,
Au moins, le poète possède
Et la tresse, et les nuages, et l’âge d’or —
Et pour toi, c’est inaccessible !…

Tu te satisfais de toi-même et de ta femme,
De ta Constitution étriquée.
Le poète, lui, a l’universelle beuverie,
Et foin de la Constitution !

Que je crève comme un chien sous une palissade,
Que la vie me piétine, tant pis —
J’ai foi : c’est Dieu qui m’a enfoui sous la neige,
La neige-bourrasque qui me baisait !

24 juillet 1908

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À Anna Akhmatova

Quand on vous dit — « La beauté est terrible » —
Indolente, sur vos épaules
Vous jetez un châle espagnol.
Dans vos cheveux — une rose rouge.

Quand on vous dit — « La beauté est simple » —
Vous couvrez, un peu maladroite,
L’enfant d’un châle bigarré.
La rose rouge a chu par terre.

Mais, indifférente à ces mots
Qui résonnent autour de vous,
Vous resterez pensive et triste
Tout en répétant pour vous-même :

« Je ne suis ni terrible ni simple :
Pas assez terrible pour tuer
Tout simplement ; ni assez simple
Pour ignorer que la vie est terrible. »

16 décembre 1913

Alexandre Blok, Poésies diverses [1908-1916]
in Le Monde terrible, Poésie/Gallimard, 2003
Traduit du russe par Pierre Léon

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