Un jour un homme

un-jour-un-homme

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Je reçus une lettre de sa main. Aussitôt je m’enfonçai dans son écriture. Incisive, elle lacérait la page de lettres barrées vif et de finales en coups d’estoc. Les jambages y asseyaient leur descente dans le terreau des sens, les hampes défilaient en rang disciplinés, ordonnant droit la pensée, mêlant cohérence et probables co-errances, triturant la raison jusqu’à la moelle. À la clef, la dense fumée du mystère, pensé, voulu, entretenu d’un bout à l’autre du discours, croisant ce que l’on y quête de vérité prédite par la main.

Mots écrits dans le gris de la plaine, sous un ciel aimable et passif dont il semblait appeler la contagion. Se garder froid, surtout, calfater chaque possible percée de frayeur ou d’euphorie. D’un calme cisailleur, plier la parole afin que toujours, elle dise une vérité sans mensonge, qui ne se dit jamais réellement, afin que jusqu’au bout, quelque chemin que l’on prenne vers la compréhension, il demeure impossible de tabler sur sa certitude.

Il aurait fallu n’entrer que dans la part choisie, la face claire du miroir où l’illusion, lèvre ourlée d’un demi-sourire, s’accorde un temps de répit. C’eût été mentir cependant. Si le mensonge concède parfois de s’aménager un passage calculé, il devenait odieux et irrecevable ici, dans ce pénible exercice de transparence réclamant authenticité. Aussi y déroula-t-il tout ce qu’il était capable de contenir en lui, un chapelet de pensées dont l’ébauche prometteuse conduisait invariablement aussi bien à l’aboutissement que l’on pouvait supputer d’elles qu’à la déroute de leur contraire avéré. Un visage, dont le masque restait collé à son propre visage, ainsi m’apparaissait-il : « Celui que tu vois, c’est moi, mais de moi, tu ne peux rien voir », cette sentence à l’encre invisible, avertissement dans les balises du silence.

[…]

VB.

En baie d’Ailleurs ~ VB

III
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En baie d’Ailleurs

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Temps aboli de la longue marche. Corps et parole y lèvent la
Nième chronique du souvenir. Une porte se referme sur l’itinéraire aux genoux écorchés : armoise, chiendent des mers, une masse frottée de végétaux et des fagots de rêves que l’on poursuit par un chenal dans le vent léger des mollières.

C’est vouloir aspirer l’avancée du jour à l’épreuve du muscle, tenter à l’extrême la fatigue jusqu’à plus loin encore, et là, gravir le continuum de la dune, laissant derrière soi d’insolites palabres d’oiseaux, la trace vivante des menthes aquatiques et de l’orchis incarnat, le drap mauve des lilas de mer et l’œil bientôt nocturne du chasseur en route vers sa patience de gabion.

Aller, aller.

Car la mer en fuite se fait appelante d’une traversée, et des chevilles affamées vont dans la transhumance des sols.

 

Nul roc ici qui borde la grève. Oyats et panicauts retiennent le sein changeant des sables, ploient, souples, ,sans concéder jamais victoire aux bourrades du vent. On aborde ici, piéton bourlingueur d’un lointain antipode, mais d’emblée, c’est  la mesure d’un temps qui en rallie un autre, s’engouffre en lui presque familière.

Cela que tu voulais. Embrasser chaque détail au creux des pupilles, étreindre de tout ton soûl et forcer le mot dans son immédiateté, en rempart contre-amnésique. Le carnet à spirales, recroquevillé dans la poche, usé de tant d’enjambées fauves, recueille bout-ci bout-là sa kyrielle d’instants qui complotent à l’oreille, ces coalescences un peu folles qui traversent l’air en même temps que le corps.

(Tous ces mots, pour quoi faire ? Juste pour retenir encore dans l’aujourd’hui l’impression intacte d’une latitude liberté, d’un temps qui accointe jusqu’à l’intime l’être au paysage.)
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Tu as crachoté la poussière  maladroite du poème, ramassé sur la page des mots raides parlant vieux bois racornis, reliques naufragées que la langue meut en ossements de sable.  Tu inventais l’image de leur vergue ligneuse drissée vers le ciel dans le caprice des vents ; et peu importaient ces étranges métaphores qui nouaient ivres leurs fils aux joncs happés dans les balafres des branches : il y allait d’une danse infuse dans le tapage ouaté des heures, puis l’accalmie à nouveau.

Ces figurants de la dune, sentinelles incertaines, on voudrait qu’ils demeurent à jamais gouverneurs de la côte, dans l’âpre dispute de leur droit naturel, contrant le barbeyement* des plastiques. Ils côtoient la main de l’homme qui a signé l’irrespect, un luxe d’objets vomis à la houle que la houle ramène au rivage. Le sel qui pourtant lave la saleté de ces vieux restes d’humanité les rend ici dans leur parure de rouille.

Un maigre droit de varech, en vérité,  fortune de dupes d’une modernité trop prodigue.

Clignent les yeux dans l’heure des miroitements d’orient. Dans la baie au jusant, la lumière aveugle, le pied s’aventure droit vers l’horizon. Ce n’est ni sable ni boue mais limon d’océan répandu sous la clé d’un ciel indécis, une simple nudité ouverte à la cour des bancs et des marées, drainant son mystère mi-respirant mi-dormant. La plante avale l’estran déserté, enfouit son pas dans la tiède indulgence de la laisse et ce sont craquements étouffés de coques et de couteaux, de tellines et de nacres débris ; dans la mollesse des eaux basses, un plaisir neuf, celui d’apprivoiser une ample foulée insolite.

Sous le pied, ça s’émiette doucement et ça schloppe entre les orteils, la vase des premiers pas y faufile en intruse sa couleur de havane, et bientôt le sable n’est plus qu’un vaste rideau de vaguelettes durcies par le tempérament de l’air. Tu fais route vers un hasard scintillant, non pas seule mais c’est tout comme, car la solitude espérée règne en maîtresse au lieu des pensées, dépossédant du tout, gagnant son désert.

Ce soir-là, les voyageurs de la baie n’ont pas forme de voile, juste la foulée lente du cavalier avant que ne l’emporte son galop, et tu ne rêves que de ça, une encolure où accrocher le crin de tes lubies parmi les éclaboussures d’un sable lourd de son dernier bain.

Reste cet instinct qui accouple l’homme à l’horizon, poussant loin vers la jonction de quelque infini déraisonnable.

Oeil — roué vif dans la lumière
Bouche
— mâchonnement de salicorne
Peau
— lècheries de vent

Valérie Brantôme [On dit le temps]

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* barbeyer : faseyer

III – Lieux où l’on n’est jamais tout à fait

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Lieux — ceux du vent.

Car le vent est un nerf amoureux. Il joue d’amour et de visage et de crinière
et tremble et rit et s’enivre de ces familiarités qui vous bousculent au mugissement tendre d’avril.

Ici Les môles de la tourmente colère méditerranée,
tombeau des haines et des résistances,
là brise-lames en faveur d’océan,
et la mémoire qui reconduit à l’audace d’un hiver passé. Trinité oubliée dans l’odeur merveilleuse des appétits de janvier, serrée de longs pans de laine cachemire dans l’hiver dunaire, sous ciel insolent et glacé
— et le vent, le vent, témoin gourmand d’un front hardi où dans l’entre-deux rougissant, pudeur et aplomb se joignent.

(pour se donner du courage)

La nuit je voyage en train

Photo © Erich Reichel

Photo © Erich Reichel

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La nuit, je voyage en train.

Le bourdonnement de l’abeille s’est tu, le créneau de parole a quitté les démences d’azur d’un ciel que l’accoutumé vent des jours laboure de ses foucades. Il fait sombre même en pleine lumière, d’interminables hautes arches courent au-dessus de la hâte humaine, les bruits barbotent dans de muettes correspondances connues de la mémoire : ils sont là, bien présents, mais le son s’est dilaté dans l’absence. Sous la verrière et les croisements de poutrelles, les ding-dong du haut-parleur et le brouhaha des voix restent immobiles, inaudibles à la vie qui file par les corridors du sommeil.

Pour la nième fois, mon aube paradoxale me reconduit au rebord des quais en partance, dans les travées du froid, sous la voûte familière de halls gutturaux comme la langue de leur pays. Je ne m’explique toujours pas pourquoi ces pérégrinations du rail traversent à chaque rêve les Bahnhof d’un temps oublié, une Allemagne dont la géographie et la signalétique demeurent pour moi mystère, des sons habitants de l’oreille, à l’inatteignable sens.

Je voyage dans ces vieux compartiments de l’enfance où le compagnon de hasard vous ausculte du regard depuis la banquette de cuir en face, les prunelles en va-et-vient placide ou intranquille — c’est selon — entre la vitre du couloir et celle des vaches qui défilent dans la grisaille du dehors.

D’où vient que ces places, ces préaux de métal, ces rails qui s’élancent vers un lieu sans nom et ces heures à venir dont on ignore tout portent tous en eux l’assurance du mot Allemagne ?

Les saisons me comptent dans la solitude, la main d’une enfant dans la mienne, parfois, avec le souci d’un bagage qu’on eut peine à ficeler tant l’odyssée ne semble gagnante que d’inconnu.

Mes rêves ont leur fidélité. Ils traversent opiniâtres ces états intérieurs auquel le jour dénie leur vérité, ils s’amarrent à des berceaux et des séjours qui sont comme la maladie du retour contre laquelle le matelot ne peut rien.

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VB, 8-III-2016