Jos Roy ~ Novembre 2017

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Terence Stamp, Hole © Antonio Mora

 

je suis dans le réel à côté du réel
& tout en moi infuse de fuite.
contre & amour
mon corps se dérobe
& se dresse dans la plaine où
les bêtes parlent
de leurs paroles bâtissent des illusions de palais.
moi je crie sans que personne ne bronche.
il suffit pourtant de tendre l’oreille longue douce
des premières époques. il suffit pourtant sans cligner
de regarder les plaies & d’observer sans les bousculer
les déraisons humaines pour le ravir ce cri &
entendre en lui le fleurissement de chaque axe terminal

Jos Roy, Inédit (novembre 2017)

Urne de verre ~ Pier Luigi Bacchini

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Urna di vetro

Ho provato a seppellirmi, per un poco,
dietro la porta, seduto tra le ante
della piccola bussola. –
tutta la botanica del creato
– di là dai vetri, è ridotta a un vialetto
con una quercia, i cedri,
e due emerocallidi.

I godimenti di una volta,
quando l’organismo era me stesso
secondo il desiderio – tutta la materia, credo,
vibri così, trascorsa dalla vita,
anche gli antri aridi dei vulcani, quando fuoriescono
le lave che si consolidano, e che s’imponga sempre la giovinezza
per i canalicoli seminali.
Come può darsi
che uno come me, senza castità,
possa un giorno salire sino a un eremo,
distaccarsi in preghiera, esalarsi di sera
se non nel maggio, trascinando con sé un’intera foresta
e la volatile polvere dei suoi profumi,
che apre le bocche dappertutto
per nutrimento, per amore?

Questa è un’urna di vetro – ma all’esterno
le generazioni metodiche delle ombre
si spostano, e un tepore penetra il legno,
dà sussulti, scotimenti, moti
d’atomi:
e anche le parole sono fiato, soglia dell’audiogramma,
energia-materia
che rientra nell’eterno.

Pier Luigi Bacchini
(da Contemplazioni meccaniche e pneumatiche, 2005) Mondadori

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Urne de verre

J’ai essayé de m’enterrer, pour un temps,
derrière la porte, assis entre les battants
de la mince antichambre —
toute la botanique de la création
— par delà les vitres, se réduit à une allée
avec un chêne, des cèdres,
et deux
belles de jour.

Toutes les jouissances d’autrefois,
quand j’étais mon corps dans
l’obéissance du désir — toute la matière, il me semble,
qu’elle vibre ainsi, coulée de la vie,
y compris le ventre aride des volcans, quand s’en échappent
les laves bientôt durcies, et que la jeunesse toujours
s’impose
par les canalicules séminifères.
Comme il n’est pas impossible
que quelqu’un tel que moi, ignorant la chasteté,
puisse un jour se hisser jusqu’au désert de l’ermite,
s’abîmer en prière, expirer dans le soir
si ce n’est au printemps, traînant derrière soi une pleine forêt
et l’évanescence poudrée de ses parfums,
qui partout ouvre les bouches
pour se repaître, pour aimer ?

Celle-ci est une urne de verre — mais au-dehors
les générations des ombres
se meuvent
méthodiquement, une tiédeur pénètre le bois,
prodigue ses sursauts, secousses et remuements
d’atomes :
alors, même les paroles sont de souffle, seuil d’un audiogramme
énergie-matière
repouss
é vers l’éternité.

Pier Luigi Bacchini
Traduction Valérie Brantôme, 2017

Extrait de Contemplazioni meccaniche e pneumatiche
(
Contemplations mécaniques et pneumatiques)   Mondadori, 2005

Lionel Jung-Allégret ~ Ce dont il ne reste rien

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Ni semailles ni récoltes. L’air est illuminé de boues.

La peau, arrachée à des mains qui sortent du ciel.
Ici la vie s’accroche aux épines des féviers
comme araignée au fil de l’épée.
Luisante de légèretés.
Creusée d’ombres.
Vacillante comme le feu perdu.
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*

[…]

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Écris leurs nuits de femmes soumises.
Leurs matins meurtris et volubiles.
Leurs métamorphoses de linges et de graines.
Leur peau jonchée d’enfants sans nom.
Écris la lapidation. Les yeux excisés par l’ignorance.
Les os brisés et les hymens au sang jaune.
Écris leurs vagins cousus de honte
et la Beauté restée vierge.
Écris pour elles.
Pour l’eau usée des rêves et le vent létal qui se vide entre les arbres.
Pour leur parole tue. Retournée au bout du monde.
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*
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Écris le silence des livres d’école et des lettres enterrées sous les lits des maisons. Écris ce vide blanc au centre du temps où des mains aux douceurs insensées se sont posées sur ton front.

Écris ce chant de havres et de chemins. Ces fenêtres battues d’ustensiles. De gruaux.  De fumées. De tabliers enduits de crasse  et  de bonne volonté.

Écris avec la densité des miroirs. Avec de l’eau rougie dans les éviers et la persistance remontée du puits.
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Lionel Jung-Allégret,  Ce dont il ne reste rien 
[Éditions Al Manar / Poésie, 2017 – Encres de Catherine Bolle]

 

Nathalie Nabert ~ Steppe

 

Je livre ici quelques phrases extraites de l’avant-propos du recueil de Nathalie Nabert, rédigé par l’auteur, tant celui-ci me paraît juste dans l’incarnation de ce que signifie pour le poète l’union du voyage — du regard grand ouvert — et de la parole.  C’est volontairement que je n’en donne pas l’intégralité, dans l’espoir que, piqué de curiosité et du goût de l’envie, vous poursuiviez la lecture jusqu’à tenir en main ce très beau livre.
Suivront quelques poèmes.

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TOUS LES LOINTAINS DU MONDE
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«Le voyage a sur  l’homme cet effet positif de le détourner de lui-même pour mieux l’y ramener, enrichi d’un regard neuf que le monde a traversé de son abondance et de sa diversité.
___Les raisons de voyager sont multiples, elles sont le fruit de la nécessité, du hasard, de l’instinct aventurier et de l’imagination, car voyager fait être, sublime l’ordinaire, libère le regard et provoque le signe. C’est pourquoi les premiers fragments de récits de voyageurs coexistent avec les premières écritures, comme la trace, avec la traversée de l’espace, d’un reflux des limites, qui transforme et initie le voyageur à la perception de l’infini.»

___[…]
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___«Alors que les confins de la Terre sont aujourd’hui explorés et que l’ailleurs ne peut plus guère se singulariser que par sa radicale verticalité : l’exploration de l’univers et des abysses ou la conquêtes de l’Absolu, nous restons redevables à l’exploration du monde de son itinérance rebelle, de la mise en chantier de la peur et du courage qui éprouvent l’homme et son épopée personnelle et de l’immanence d’un débat sur la conquête et le pouvoir où s’affrontent connaissance de l’autre et affirmation de soi.»

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___«Les poètes à leur manière ont su déjouer ces jeux de pouvoir et exprimer un rapport authentique de soi à l’autre en requérant cette part d’imaginaire qui confie à la liberté de comprendre et de voir cet émerveillement de la rencontre.»

__[…]

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Source

 Nadir-Divan-Beghi *
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Dentelles de lumière
Des moucharabiehs
Dans la nuit ébouriffée,
Seuls demeurent
L’odeur des clous de girofle
Et le claquement des sabots.

Passagers de la nuit,
Exilés au petit matin
Dans la caravane assoupie !

Parfum de laine et de cuir graissé
Qui s’en iront au vent du désert !

Nous imaginons des terres pérennes
Avec leurs nomades endeuillés,
Mains ouvertes pour prier,
Cueillant le jour,
Versets après versets.

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Mausolée d’Ismaïl Samani **

Saints enfouis
Dans le feuillage des civilisations
Que des mains expertes
Feront surgir comme une
Volée de passereaux
Dans le froid calcul de l’hiver.

Saints adossés au ciel
Sans une larme sur le monde,
Nous vous rappelons à la vie.

Par les coupoles ensevelies,
Par la terre et le feu,
Nous vous rappelons au jour.
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Nathalie Nabert, Boukhara in Steppe  [Éditions Ad Solem, 2017]

 

NDLR :
* La medersa Nadir-Divan-Beghi fut construite en 1622.

** Ce mausolée appelé  « la Perle de l’Orient» a été oublié dans les débris de l’histoire. Enfoui sous des mètres de sable au beau milieu d’un cimetière pour échapper à l’assaut des hordes mongoles, il a ressurgi par hasard sous les mains de l’archéologue Chichkine en 1930. Construit par le prince Ismaïl Samani au Xe siècle pour son père Akhmad, ce mausolée dynastique est le plus ancien de toute l’Asie centrale. Il est auréolé du prestige de la beauté, de la perfection formelle du cercle dans un carré, signe zoroastrien de l’éternité et du mystère de la représentation symbolique de l’univers.


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