Rêve d’avril

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Photo © András Sümegi

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Je rêve de toi. Une fois de plus, signe d’une présence irrésolue stagnant dans les marais cachés du paysage cérébral. Tu portes les stigmates d’un excès de sexe. Sur le haut de tes cuisses et sur ton périmètre génital, des taches rosées ont éclos, une demi-lune roséolée, sale, trahissant les jours mauvais.
Il y a dans mes yeux de la pitié et du dégoût. Un vent glacé qui rafale vers l’oubli. Un surcroît de peine jaugeant le silence, qui leste encore l’embarcation déjà lointaine de son quai.

Je m’interroge sur le pourquoi d’une telle vision de  laideur venue tapisser le sous-sol d’un rêve matinal.  Et pourquoi aussi l’incommodante permanence de cette brume au réveil.

Mes rêves ont besoin d’Ailleurs.
D’une pureté oubliée.

VB, Morceaux de rêve, avril 2017

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Jos Roy ~ Novembre 2017

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Terence Stamp, Hole © Antonio Mora

 

je suis dans le réel à côté du réel
& tout en moi infuse de fuite.
contre & amour
mon corps se dérobe
& se dresse dans la plaine où
les bêtes parlent
de leurs paroles bâtissent des illusions de palais.
moi je crie sans que personne ne bronche.
il suffit pourtant de tendre l’oreille longue douce
des premières époques. il suffit pourtant sans cligner
de regarder les plaies & d’observer sans les bousculer
les déraisons humaines pour le ravir ce cri &
entendre en lui le fleurissement de chaque axe terminal

Jos Roy, Inédit (novembre 2017)

Urne de verre ~ Pier Luigi Bacchini

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Urna di vetro

Ho provato a seppellirmi, per un poco,
dietro la porta, seduto tra le ante
della piccola bussola. –
tutta la botanica del creato
– di là dai vetri, è ridotta a un vialetto
con una quercia, i cedri,
e due emerocallidi.

I godimenti di una volta,
quando l’organismo era me stesso
secondo il desiderio – tutta la materia, credo,
vibri così, trascorsa dalla vita,
anche gli antri aridi dei vulcani, quando fuoriescono
le lave che si consolidano, e che s’imponga sempre la giovinezza
per i canalicoli seminali.
Come può darsi
che uno come me, senza castità,
possa un giorno salire sino a un eremo,
distaccarsi in preghiera, esalarsi di sera
se non nel maggio, trascinando con sé un’intera foresta
e la volatile polvere dei suoi profumi,
che apre le bocche dappertutto
per nutrimento, per amore?

Questa è un’urna di vetro – ma all’esterno
le generazioni metodiche delle ombre
si spostano, e un tepore penetra il legno,
dà sussulti, scotimenti, moti
d’atomi:
e anche le parole sono fiato, soglia dell’audiogramma,
energia-materia
che rientra nell’eterno.

Pier Luigi Bacchini
(da Contemplazioni meccaniche e pneumatiche, 2005) Mondadori

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Urne de verre

J’ai essayé de m’enterrer, pour un temps,
derrière la porte, assis entre les battants
de la mince antichambre —
toute la botanique de la création
— par delà les vitres, se réduit à une allée
avec un chêne, des cèdres,
et deux
belles de jour.

Toutes les jouissances d’autrefois,
quand j’étais mon corps dans
l’obéissance du désir — toute la matière, il me semble,
qu’elle vibre ainsi, coulée de la vie,
y compris le ventre aride des volcans, quand s’en échappent
les laves bientôt durcies, et que la jeunesse toujours
s’impose
par les canalicules séminifères.
Comme il n’est pas impossible
que quelqu’un tel que moi, ignorant la chasteté,
puisse un jour se hisser jusqu’au désert de l’ermite,
s’abîmer en prière, expirer dans le soir
si ce n’est au printemps, traînant derrière soi une pleine forêt
et l’évanescence poudrée de ses parfums,
qui partout ouvre les bouches
pour se repaître, pour aimer ?

Celle-ci est une urne de verre — mais au-dehors
les générations des ombres
se meuvent
méthodiquement, une tiédeur pénètre le bois,
prodigue ses sursauts, secousses et remuements
d’atomes :
alors, même les paroles sont de souffle, seuil d’un audiogramme
énergie-matière
repouss
é vers l’éternité.

Pier Luigi Bacchini
Traduction Valérie Brantôme, 2017

Extrait de Contemplazioni meccaniche e pneumatiche
(
Contemplations mécaniques et pneumatiques)   Mondadori, 2005

Lionel Jung-Allégret ~ Ce dont il ne reste rien

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Ni semailles ni récoltes. L’air est illuminé de boues.

La peau, arrachée à des mains qui sortent du ciel.
Ici la vie s’accroche aux épines des féviers
comme araignée au fl de l’épée.
Luisante de légèretés.
Creusée d’ombres.
Vacillante comme le feu perdu.
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*

[…]

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Ecris leurs nuits de femmes soumises.
Leurs matins meurtris et volubiles.
Leurs métamorphoses de linges et de graines.
Leur peau jonchée d’enfants sans nom.
Ecris la lapidation. Les yeux excisés par l’ignorance.
Les os brisés et les hymens au sang jaune.
Ecris leurs vagins cousus de honte
et la Beauté restée vierge.
Ecris pour elles.
Pour l’eau usée des rêves et le vent létal qui se vide entre les arbres.
Pour leur parole tue. Retournée au bout du monde.
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*
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Ecris le silence des livres d’école et des lettres enterrées sous les lits des maisons. Ecris ce vide blanc au centre du temps où des mains aux douceurs insensées se sont posées sur ton front.

Ecris ce chant de havres et de chemins. Ces fenêtres battues d’ustensiles. De gruaux.  De fumées. De tabliers enduits de crasse  et  de bonne volonté.

Ecris avec la densité des miroirs. Avec de l’eau rougie dans les éviers et la persistance remontée du puits.
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Lionel Jung-Allégret,  Ce dont il ne reste rien 
[Éditions Al Manar / Poésie, 2017 – Encres de Catherine Bolle]