Monologue déraisonnable avec une danseuse

Mu, saison 2

Mu, saison 2 / Photo © Alain Julien

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à Marinette Dozeville

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Avignon doublement. En grand jour de foule anonyme, grouillante, où fournaise tout écrase et cependant s’allège du parfum de citron. Loin l’été au réveil de novembre, puis au retour de mars, proche encore l’acclamation des corps, l’instinct qui fut vierge d’immédiate parole mais qui porte jusqu’à aujourd’hui la moisson d’un lent mystère.

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Nu — Mu
Ce qui du corps accueille
Envol & Berceau— ennemis intimes

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Monde, mis en demeure d’écoute,
lâche ton omniscience,
Je
suis
Peau
et mon cri froisse & tambourine
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Une carrière de lecture du corps où l’œil martèle muet le sens. Tendue dans le flux d’une parole inaccoutumée à l‘exhortation du danseur : danse – écriture anatomique égale pour moi cette autre fascination de l’humain qu’on célèbre, désentrave.
J’aime.

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I — Saison silencieuse

Une attente animale au sol
On omet le bruit pour ouvrir la scène
Et ce don de lumière succincte accroché au non visible

Pour unique versant, la fourrure,
unique gestuelle, l’onde originelle d’une reptation
l’onde souple et lente d’une soif d’une naissance d’un souffle

Ce qui temporise à couvert
sous le pli moelleux
déploie sans brusquerie
sa patiente obstination vers le ciel

Entente
où s’avoisine l’univers, toute pesanteur déchue
faut-il que femme dise, lentement dépliée,
ce qui doit mourir sous le masque

 

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« Où j’ai vu brûler d’ombre double ce fond de blancheur mutique »

Patrick Laupin, Jour d’octobre

 

II — Le crire

 

Dans l’espace divisé de la lumière
l’immobile imperçue de l’œil.
Ne plus vouloir rien dire que le cri.

Nu partageant nudité,
risque hardiesse dans la tension du muscle
et devient roulis nocturne à l’heure
où Debussy pose l’incantation d’une naissance

 

L’insurrection de prendre appui sur l’invisible
Un accroc de blancheur dans l’obscur
peau préalable à tout accord peau préface peau parchemin

 

Nage envol extraction
Chose à quoi venir, venue ou revenue vers soi
au plus dérangeant des hymnes

Peau aurore où vient se poser le froid, le feu
ce temps des choses non apprises
mais l’on accepte leur lente poussée métamorphique
vers le rire.
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VB

Veillée

Otto Dix, Blessé, 1924

Otto Dix, Blessé, 1924

 

Une nuit entière
jeté aux côtés
d’un camarade
massacré
sa bouche grimaçante
tournée vers la pleine lune
ses mains
tuméfiées
pénétrant
mon silence
j’ai écrit
des lettres pleines d’amour

Jamais je n’ai été
tant attaché
à la vie.

Cima, 23 décembre 1915
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Giuseppe Ungaretti, extrait de L’Allegria – 1931
Traduction © Valérie Brantôme, 2013

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► D’autres poèmes sur EF : Variation sur le rien , Ô nuit (nouveaux commencements)