Aux frondaisons des saules ~ Salvatore Quasimodo

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Aux frondaisons des saules

Et comment pouvions-nous faire ode,
le pied de l’étranger sur le cœur,
parmi les morts abandonnés sur les places
sur l’herbe durcie par la glace, à la plainte
d’agneau des enfants, au hurlement tragique
de la mère qui marchait vers son fils
crucifié au poteau du télégraphe ?
Aux frondaisons des saules, selon notre vœu,
nous pendions mêmement nos cithares,
elles se balançaient légères au vent triste.

Salvatore Quasimodo
Traduction © Valérie Brantôme, 2014

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Alle fronde dei salici

E come potevamo noi cantare
Con il piede straniero sopra il cuore,
fra i morti abbandonati nelle piazze
sull’erba dura di ghiaccio, al lamento
d’agnello dei fanciulli, all’urlo nero
della madre che andava incontro al figlio
crocifisso sul palo del telegrafo?
Alle fronde dei salici, per voto,
anche le nostre cetre erano appese,
oscillavano lievi al triste vento.

Salvatore Quasimodo, da Giorno dopo giorno (1947)

Cesare Pavese ~ La terre et la mort

Photo © Philippe Galas

Photo © Philippe Galas

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La terre et la mort

Tu es comme une terre
que nul n’a jamais dite.
Tu n’attends rien
que la parole
qui jaillira des tréfonds
comme un fruit parmi les branches.

Un vent vient,  te gagne.
Ces choses, mortes et desséchées,
t’encombrent et s’en vont dans le vent
Membres et paroles anciennes
Tu trembles dans l’été.

Cesare Pavese, extrait de La mort viendra et elle aura tes yeux
trad. VB

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La terra e la morte

Tu sei come una terra
che nessuno ha mai detto.
Tu non attendi nulla
se non la parola
che sgorgherà dal fondo
come un frutto tra i rami.
C’è un vento che ti giunge.
Cose secche e rimorte
t’ingombrano e vanno nel vento
Membra e parole antiche.
Tu tremi nell’estate

Cesare Pavese,
da Verrà la morte e avrà i tuoi occhi

Esquisse sans suite

 

J’écoute une colombe venue d’autres déluges.
Ungaretti

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carlos-pradal_passantes

Carlos Pradal, Passantes

Maryline est photogénique.
Brune comme les blés d’automne, tendue dans ce présent composé qui s’arrime au lointain.
Marquise éphémère qu’adoube l’accident voulu de la lumière, main accrocheuse en sa part d’intime froissure, tout concourt en une lente goulée d’infini piquée dans la peau brève de l’instant.
Des bleus tendres habitent son regard, qui parfois trahissent violence des heures amères, et tendent indociles ces fragiles équilibres de la volonté. Car Maryline embrasse la perpétuelle querelle des mondes.
Mi-farouche, mi-assaillante, ses mots boulent à l’abrupt, culbutent un peu brouillon et quand, d’un doigt pourtant léger, tu embarrasses l’ordre de ses jaillissements premiers, elle ne l’entend pas de cette oreille et rejette, bourrue, le temps confronté de la langue.
Parfois aussi, ses lèvres s’ouvrent en un sourire qui vous bouscule les entrailles d’une joie inattendue.
Elle est de ces êtres avides des matins qui, dans l’humidité naissante du jour, viennent se rouler demi-nu dans l’herbe de rosée et consentent à l’animal cri du corps.
Maryline ne  donne à personne sa vérité, on ne passe pas le détroit au fond de ses yeux, de paradoxe et d’océan, d’évasion close et de liberté dormante. Entre les eaux vertes, grises, tristes et plus fortes que la terre.

Elle mange seule le pain de la peine cependant qu’au revers d’un désastre,  vienne le feu jusqu’à son ultime brandon. Elle consent,  Maryline, autant qu’elle se sait fugitive, à cette part médullaire qui fait de l’autre son angle primordial.

 VB, November