Roberto Carifi ~ Europa

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EUROPE

Mais toi, l’Europe,
tu te couches avec un regard glacial
tu es chair et massacre
la jeunesse brûle dans tes entrailles
s’aime comme autant d’étrangers
tu es terre abandonnée à la mort
dans le gouffre de l’eau
sur toi pleurent
des chevelures de cendre
tu es âme sans retour
dans l’œil jeté sur la terre
ton soleil meurt
dans la bouche estropiée de tes sentinelles
dans le sommeil plein
de la chienne de garde.

Ils dorment, les morts, avec un œil dans le marais.
L’un promet amour,
engage la bouche au baiser,
se jette sur toi.
Un autre demande après toi,
dans la conque de ton œil lit ton destin.
Ils dorment, les morts, dans ton lit de feuilles
L’un prépare sa main à la caresse,
ton visage  fond dans la paume de sa main.
Un autre quitte ta couche,
donne à tes lèvres promesse de voix.
Ils dorment dans ton cœur, les morts.

Pour quel chemin te crurent-ils prête ?
à quelle demeure le gardien te destina-t-il ?
La main qui te ferma les paupières décida,
l’autre, qui te vêtit d’habits de fête,
que tu aurais  rencontré d’autres mères,
partagé avec elles l’attente.
Les vis-tu seulement, mon candelabre
allumé la nuit dans un halo de pleurs,
la veille qui me conduisit à mi-chemin
jusqu’à toi ?
Par des vérandas lavées de soleil
l’anneau se saisit de tes doigts
le jour où ils te voulurent pour épouse
et la bête grogna
dans les braises de mon candélabre.

Le jour où ils te fermèrent les yeux
et où nous demandâmes du pain à l’étranger
et où tu regardas vers le néant,
le poing serré dans les mains,
le jour où le dernier infirme
à tâtons s’avança
jusqu’à ton cœur
avec l’anneau resté mien à jamais,
le jour où tu me dis
voici l’anneau qui donne vie aux morts
et où je vins mort à ta couche.

Sentez ce gel,
ces mains abandonnées aux vers
qui confondent le temps,
il ne reste du Qui qu’un timbre étouffé,
l’Heure venue ils seront peu à sangloter,
c’est une meute aveugle
qui gémit dans mon sommeil
permettez que cède cette barque
que rament mes jours.

Je promis à ma sœur de glace
la fidélité des invisibles,
je mis à la fenêtre des fleurs
pour célébrer le néant,
tu me parlais la nuit
dans un pétale de rose,
tu parlais au cœur
qui battait à grand peine
tu me désignais une lumière
ennemie du jour,
sur ta pierre je dessinai un œil
en quête du mien
un sourcil à la fenêtre
boucle énamourée des morts.

J’abandonnai  ton œil —
où s’épuise la flamme
et te promis, mère,  mon souffle,
quand goutte à goutte, on fit fondre
la cire de tes jours
quelque chose de l’Indicible me dit perdu
quand à la fenêtre ils mirent des fleurs
parce que rien ailleurs ne pouvait fleurir
et du silence partirent les gardiens
trébuchant de leurs lèvres sur la pierre,
la bouche rassembla en un râle
les étoiles nues de l’adieu.

Roberto Carifi, extrait de Europa
Traduction © Valérie Brantôme, 2014

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EUROPA

Ma tu, l’Europa,
tramonti con gelido sguardo
sei carne e macello
ragazzi ti bruciano in petto
si amano per quanto stranieri
sei terra lasciata morire
nel gorgo dell’acqua
ti piangono addosso
capelli di cenere
sei anima senza ritorno
nell’occhio scagliato contro la terra
il tuo sole si spegne
nella bocca ferita delle tue sentinelle
nel gravido sonno
della cagna guardiana.

Dormono con occhi nella palude i morti.
Uno promette amore,
dispone la bocca al bacio,
si avventa su di te.
Un altro chiede di te,
nel cavo dell’occhio legge il tuo destino.
Dormono, nel tuo letto di foglie, i morti.
Uno prepara la mano alla carezza,
il tuo viso si scioglie nel palmo della mano.
Un altro abbandona il tuo giaciglio,
promette una voce alle tue labbra.
Dormono, i morti, nel tuo cuore.

Per quale cammino ti credettero pronta?
a quale dimora ti destinò il guardiano?
Decise la mano che ti abbassò le palpebre,
l’altra che ti vestì a festa,
che avresti incontrato altre madri,
diviso con loro l’attesa.
Chissà se vedesti il mio candelabro
acceso di notte in un lume di pianto,
la veglia che mi portò fino a te,
a metà del cammino.
Tra verande sbiancate dal sole
l’anello ti afferrò le dita
il giorno che ti vollero sposa
e la bestia ringhiò
nelle braci del mio candelaro.

Il giorno che ti spensero gli occhi
e domandammo pane allo straniero
e tu guardasti verso il nulla,
il pugno stretto nelle mani,
il giorno che brancolò nel buio
l’ultimo infermo
fino al tuo cuore
con l’anello che fu per sempre mio,
il giorno che mi dicesti
ecco l’anello che fa vivere i morti
e venni morto al tuo giaciglio.

Abbiate questo gelo,
queste mani abbandonate al verme
che confonde il tempo,
del Qui non resta che un timbro soffocato,
l’Ora singhiozzeranno in pochi,
c’è una marmaglia cieca
che geme nel mio sonno
abbiate questa barca rotta
che remano i miei giorni.

Promisi alla gelida sorella
la fedeltà degli invisibili,
misi dei fiori alla finestra
per festeggiare il nulla,
tu mi parlavi di notte
in un petalo di rosa,
parlavi al cuore
che batteva a stento
mi mostravi una luce
nemica del giorno,
sulla tua pietra disegnai un occhio
in cerca del mio
alla finestra un sopracciglio
l’innamorato ricciolo dei morti.

Ti abbandonai nell’occhio —
che logora la fiamma
e ti promisi, madre, il mio respiro
quando la cera dei tuoi giorni
qualcuno sciolse goccia a goccia
mi dichiarò perduto un Indicibile
quando misero fiori alla finestra
perché nulla fiorisse altrove
e dal silenzio si mossero i guardiani
incespicando labbra nella pietra,
le nude stelle dell’addio
radunò in un rantolo la bocca.

Roberto Carifi, da Europa [Jaca Book, Milano, 1999]

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Biographie (en italien) de l’auteur sur le site Poesia 2.0

Un jour un homme

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Je reçus une lettre de sa main. Aussitôt je m’enfonçai dans son écriture. Incisive, elle lacérait la page de lettres barrées vif et de finales en coups d’estoc. Les jambages y asseyaient leur descente dans le terreau des sens, les hampes défilaient en rang disciplinés, ordonnant droit la pensée, mêlant cohérence et probables co-errances, triturant la raison jusqu’à la moelle. À la clef, la dense fumée du mystère, pensé, voulu, entretenu d’un bout à l’autre du discours, croisant ce que l’on y quête de vérité prédite par la main.

Mots écrits dans le gris de la plaine, sous un ciel aimable et passif dont il semblait appeler la contagion. Se garder froid, surtout, calfater chaque possible percée de frayeur ou d’euphorie. D’un calme cisailleur, plier la parole afin que toujours, elle dise une vérité sans mensonge, qui ne se dit jamais réellement, afin que jusqu’au bout, quelque chemin que l’on prenne vers la compréhension, il demeure impossible de tabler sur sa certitude.

Il aurait fallu n’entrer que dans la part choisie, la face claire du miroir où l’illusion, lèvre ourlée d’un demi-sourire, s’accorde un temps de répit. C’eût été mentir cependant. Si le mensonge concède parfois de s’aménager un passage calculé, il devenait odieux et irrecevable ici, dans ce pénible exercice de transparence réclamant authenticité. Aussi y déroula-t-il tout ce qu’il était capable de contenir en lui, un chapelet de pensées dont l’ébauche prometteuse conduisait invariablement aussi bien à l’aboutissement que l’on pouvait supputer d’elles qu’à la déroute de leur contraire avéré. Un visage, dont le masque restait collé à son propre visage, ainsi m’apparaissait-il : « Celui que tu vois, c’est moi, mais de moi, tu ne peux rien voir », cette sentence à l’encre invisible, avertissement dans les balises du silence.

[…]

VB.

Aux frondaisons des saules ~ Salvatore Quasimodo

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Aux frondaisons des saules

Et comment pouvions-nous faire ode,
le pied de l’étranger sur le cœur,
parmi les morts abandonnés sur les places
sur l’herbe durcie par la glace, à la plainte
d’agneau des enfants, au hurlement tragique
de la mère qui marchait vers son fils
crucifié au poteau du télégraphe ?
Aux frondaisons des saules, selon notre vœu,
nous pendions mêmement nos cithares,
elles se balançaient légères au vent triste.

Salvatore Quasimodo
Traduction © Valérie Brantôme, 2014

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Alle fronde dei salici

E come potevamo noi cantare
Con il piede straniero sopra il cuore,
fra i morti abbandonati nelle piazze
sull’erba dura di ghiaccio, al lamento
d’agnello dei fanciulli, all’urlo nero
della madre che andava incontro al figlio
crocifisso sul palo del telegrafo?
Alle fronde dei salici, per voto,
anche le nostre cetre erano appese,
oscillavano lievi al triste vento.

Salvatore Quasimodo, da Giorno dopo giorno (1947)

Cesare Pavese ~ La terre et la mort

Photo © Philippe Galas

Photo © Philippe Galas

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La terre et la mort

Tu es comme une terre
que nul n’a jamais dite.
Tu n’attends rien
que la parole
qui jaillira des tréfonds
comme un fruit parmi les branches.

Un vent vient,  te gagne.
Ces choses, mortes et desséchées,
t’encombrent et s’en vont dans le vent
Membres et paroles anciennes
Tu trembles dans l’été.

Cesare Pavese, extrait de La mort viendra et elle aura tes yeux
trad. VB

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La terra e la morte

Tu sei come una terra
che nessuno ha mai detto.
Tu non attendi nulla
se non la parola
che sgorgherà dal fondo
come un frutto tra i rami.
C’è un vento che ti giunge.
Cose secche e rimorte
t’ingombrano e vanno nel vento
Membra e parole antiche.
Tu tremi nell’estate

Cesare Pavese,
da Verrà la morte e avrà i tuoi occhi