Deux cavaliers de l’orage ~ Giono

Photo © Majid Abdel

Photo © Majid Abdel

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— Au fond, c’est le temps qui nous faisait parler de choses noires.
— Aussi peut-être pour une raison que je sais.
— Quelle raison, Delphine ?
— On peut lire l’avenir dans le ventre des bêtes.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire l’avenir des gens.
— Lequel, le nôtre ?
— Nous n’en avons pas un pour nous tout seul. Le nôtre est celui de tous.
— Ne parlez pas de l’avenir comme ça ; quand vous en parlez, c’est une chose qui fait peur.
— Peur ou non, c’est l’avenir.
— Tout l’avenir ? Tout ce qu’on veut ?
— Ah ! Non. Tout l’avenir y est. Quand il commence, il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête, mais si on voulait le voir tout entier, on serait obligé de tout éventrer. Il y en a un peu dans chacun. Quand tu ouvres le ventre d’un lapin, tu regardes les tripes ; tu les regardes fumer ; et tu les vois bouger. Tu les vois, comme elles étaient nouées les unes sur les autres quand le ventre était vivant et tu les vois bouger maintenant que la mort met doucement la main pour les dénouer. Tout ça t’indique. Mais comment veux-tu que tout l’avenir du monde soit écrit dans le ventre d’un lapin ? Et pourquoi d’un lapin ?
— Et pourquoi pas d’un lapin, tu pourrais me dire
— oui et non. Le ventre du lapin a sa part d’avenir, voilà tout. Tu regardes déjà ça. C’est déjà ça de pris.
— Vous me faites peur !
— Tais-toi, Esther, laisse-la parler. Alors ?
— Eh bien, alors, il n’y a pas d’alors, voilà.
— Oui, mais si ça ne dit pas ce que vous voulez ?
— Eh bien, vous vous mettez à vouloir ce que ça vous dit.
— Comment ?
— Ma fille, comment veux-tu que je te le dise. L’avenir, imagine-toi, c’est tout. Ce que tu voudrais savoir, toi, dans ce tout, ça n’est peut-être rien, tout petit, tiens, comme cette moulure de muscade là. Et il y a au contraire une chose à laquelle tu ne penses pas (l’avenir justement ce sont les choses auxquelles on ne pense pas) et c’est celle-là que tu vois, toute écrite dans le ventre du lapin. Tu crois que tu vas continuer à penser à ta moulure de muscade ?
— Vous me faites peur, madame !
— C’est pourquoi, je te dis, Valérie, tu cherches peut-être quelque chose, mais ce que tu trouves te fait passer l’envie de ce que tu cherches, il ne faut pas t’imaginer que tu marches là-dedans comme sur un chemin à midi. Tu entres dans ces choses-là comme dans une cave. Le ventre d’une bête est comme une cave. Et au moment où tu l’ouvres, quand précisément c’est le plus important, puisque du coup tu surprends la mort en train de dénouer l’écriture, le sang fait une grosse obscurité dessus le foie et les boyaux.
— Ne parlez plus, vous me faites peur !
— Laisse-la parler ! alors ?
— Toujours avec ton «alors» ! Alors rien. Un peu de l’avenir. Des fois assez pour que tu saches à peu près ce qui t’attend. Des fois pas assez, mais suffisamment pour que tu saches que quelque chose t’attend. Tu croyais que ça s’ouvrait comme un journal ! Il y a l’odeur du ventre, il y a la vapeur. Il y a ces nœuds de tripes qui se dénouent comme si on y allait doucement à les défaire sans que tu le voies. Mais tout n’est pas là.

Jean Giono, extrait de Deux cavaliers de l’orage [Gallimard, 1972]

Landschaft / Le décor ~ Édith Masson

Photo © Samuel Badina

Photo © Samuel Badina

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[Extraits]

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I

La nuit serait tiède d’une saveur écœurante
poissée de veille et de lendemain
nous écarterions les draps de nos jambes
lourds de suées routinières

toute racine étranglée nous franchirions la porte
nos pas ne sonneraient pas dans la ville

la ville coite aux mille yeux insomniaques
muets aux balcons

nos pas

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II

Terre

Celle d’un soir aux portes des villes bétonnières
des champs qui collent et qu’on enjambe
gorgés d’alcools prolifiques cornés d’abondance
soûleurs d’appétit
on traverse à longues enjambées la campagne
vide et bienheureuse coiffée d’étoiles
à l’abrupt des maisons terres dociles terres jugulées
de paix animales carnivores édentées
taillées de perspectives où pourrissent
un tapis
de voiture un pneu une casserole une boîte de thon
à l’huile

Édith Masson, Landschaft / Le décor [Éd. des Vanneaux, coll. L’ombellie, 2016]
Illustrations Olaf Idalie

Balea ~ Jos Roy

 

 

 

 

 

 

l’atalaye est une tour de guet
en haut le ciel les mouettes
au milieu l’ennemi la baleine
en bas
un mot arabe
qui prendrait forme de
sentinelle
Atalaya est aussi un genre d’arbre
exotique un prénom in english watchtower
& le titre de la revue espagnole de certains témoins qui dégoulinent de témoignages

 

c’est que je suis née tout près de l’endroit du guet
& que très tôt ont chanté pour moi les baleines
mortes Eubalena glacialis que leur brèche
traverse mon réel à la façon d’un vol d’anges énormes
qu’ainsi l’immense nostalgie a rongé ses membres
qu’un bloc de beauté fuit toujours quelque part
même depuis la part obscène qui n’a plus de croyance

/ avec leur masse épique et hallucinante
avec leur voix liquide elles célèbrent Dieu / quelqu’un
m’a dit ça un jour ou peut-être ainsi
l’ai-je entendu/ — mais à ce moment chant muet —
bêtes et puissances disparues — dieu juilletiste vacant entre
océan et route nationale

 

Jos Roy, Balea [Éditions Maiatz – Bayonne]
Illustrations Éric Demelis
Traduction en basque Lucien EtxezaharretaBalea_trad extrait_basque

 

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