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Photo © David Hannah

Photo © David Hannah

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« Ne vous y trompez pas : à chaque instant nous jouons notre vie. Sans les automatismes et les bandeaux, la vague d’effroi nous engloutirait peut-être.

[…]

Les fous sillonnent désormais la terre entière. Elle doit frissonner de peur et de dégoût. Nous étions abandonnés, nous sommes maintenant à deux doigts d’être happés par ce courant glacé où flottent ces cervelles pourries.»

Pierre-Albert Jourdan, in Les Sandales de Paille

La maison des regrets

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La commissure craque et la bouche tait,
pauvreté d’un sourire ouvert comme une faute.
Reviennent ces figures que l’on chasse, installées à demeure du cœur ; on les voudrait enfouies dans les lignes de l’oubli, un manuscrit-ossuaire rejoignant l’amas des livres où l’on aurait inscrit pour toujours le repos.

Et chacun de nous ne voit jamais que le seuil de sa porte, supputant le dieu sait quoi dans l’alcôve aimée de l’autre.

Cinq heures, rendez-vous des macérations de l’âme. S’évertuer à dire. Mais quoi ? Tout se percute dans le chaos de l’éveil, mâtiné des dernières anarchies du rêve.

La parole cousue.
Résoudre ce qui a manqué d’être.
Gardé dans l’enfermement, le prix de la laideur.

Valérie Brantôme (Inattendues)

 

Sourires ~ Vladimír Holan

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Il y a toutes sortes de sourires.
Mais je pense à celui qui nous est le plus difficile,
au sourire le plus simple.
Il est profondément incrusté, tailladé en tout sens
par la lame de vigneron du temps,
un sourire auquel il ne manque qu’une seule ride
pour connaître le dénouement et prononcer le nom complet de Dieu.
Un tel sourire demeure sur le visage
un peu plus longtemps que la joie qui l’a engendré —
ou bien c’est un sourire qui la pressent et la précède,
mais qui s’efface devant elle,
laissant tout le visage à la joie seule.

Vladimír Holan, extrait de En marche /
Une nuit avec Hamlet et autres poèmes
Poésie/Gallimard 2008 – Préface d’Aragon
Traduit du tchèque et présenté par Dominique Grandmont

Faire avec ~ Lionel-Édouard Martin

LES ÉTOILES

La terre, un os, et les étoiles, des os. L’équarrissage a commencé depuis longtemps ; ça brûle au cœur, racle la chair, l’humide y perd sa source : et tout va le pas des couteaux dans la plaie, fouillant à foulées fauves l’arbre et la mer, les mots, les lèvres, jusqu’à la coque du squelette et jusqu’à la consonne rendue sourde au murmure.

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LA NUIT

Nuit. L’étoile ouvre la bouche. Écoute : rien, ni chant ni parole, et que font-ils là-haut les morts qui n’ont plus l’usage du sommeil ni de l’amour, que font-ils dans la nuit quand on voudrait les entendre parler, raconter la vie désentravée de la chair et des mots quotidiens ? Que font-ils là-haut dans l’univers épandu comme un lait sans pis ni terme — dites, que faites-vous, mes morts, dans ce qui n’a ni commencement ni fin mais coule dans rien qui le contienne ? — Je suis là qui vous scrute, avec mon buste, avec mes membres, avec la pluie, le vent, sur mon visage et sur mes paumes ; muets cruels, mes morts : j’attends l’élargissement, là-haut, pareil au vôtre, et vous ouvrez la bouche, étoiles, mais vous ne dites rien.

Lionel-Édouard Martin, extrait de Faire avec, Soc & Foc, 2015.
Illustré par Nelly Buret.

Les horloges ~ Émile Verhaeren

Photo © Zev Hoover

Photo © Zev Hoover

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La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,
Béquilles et bâtons, qui se cognent, là-bas ;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas ;

Émaux naïfs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux ;
Lunes des corridors vides et blêmes
Les horloges, avec leurs yeux ;

Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes,
Boutique en bois de mots sournois
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix ;

Gaînes de chêne et bornes d’ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi ;

Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas,
Les horloges que j’interroge
Serrent ma peur en leur compas.

Émile Verhaeren, in Les bords de la route, Mercure de France, 1922.