Les horloges ~ Émile Verhaeren

Photo © Zev Hoover

Photo © Zev Hoover

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La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,
Béquilles et bâtons, qui se cognent, là-bas ;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas ;

Émaux naïfs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux ;
Lunes des corridors vides et blêmes
Les horloges, avec leurs yeux ;

Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes,
Boutique en bois de mots sournois
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix ;

Gaînes de chêne et bornes d’ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi ;

Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas,
Les horloges que j’interroge
Serrent ma peur en leur compas.

Émile Verhaeren, in Les bords de la route, Mercure de France, 1922.

L’enfermement ~ Thierry Metz

Photo © Oriol Jolonch

Photo © Oriol Jolonch

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Lire d’abord
passer d’une proximité à l’autre,
ne se retrouver dans le langage
que pour être ici
avec ses ailleurs — peut-être
et partir avec ces ailleurs,
peut-être n’étant pas le point de rencontre
de ce qui peut-être est nous
sans nous
que nous ne rencontrons jamais
ailleurs qu’ici.

Thierry Metz, extrait de L’enfermement
(poèmes publiés initialement dans la revue Possible imaginaire n°2, déc.1998
puis dans la revue Diérèse n°52/53, printemps 2011.)

L’avènement ~ Jorge Luis Borges

Cuevas de Altamira_Enrique Viola

Photo © Enrique Viola

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C’est moi, qui fus dans la tribu à l’aube.
Étendu dans mon coin de caverne,
Je luttais pour plonger dans les obscures
Eaux du sommeil. Des spectres d’animaux
Blessés par la flèche et sa pointe d’os
Mêlaient l’horreur aux ténèbres. une chose,
L’exécution, peut-être, d’un serment,
Un rival trouvé mort dans la montagne,
L’amour, peut-être, une pierre magique,
M’avait été donnée. Je l’ai perdue.
Dévastée par les siècles, la mémoire
Garde, seuls, cette nuit et son matin.
J’étais désir et peur. Soudainement
J’entendis le bruit sourd, interminable,
D’un troupeau qui passait à travers l’aube.
Mon arc de chêne, mes flèches aiguës,
Je les laissai pour courir à la brèche
Ouverte tout au fond de la caverne.
Et je les vis alors. Braise rougeâtre,
Cornes cruelles, échines montueuses,
Laine obscure comme les yeux mauvais
Qui me guettaient. Ils étaient des milliers.
Ce sont les bisons ai-je dit. Le mot
n’avait pas jusque-là franchi mes lèvres,
Mais je sentis que tel était leur nom.
C’était comme de n’avoir jamais vu,
Comme d’avoir été aveugle et mort
Avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne voulus pas que d’autres profanent
Ce pesant fleuve de bestialité
Divine, et d’ignorance et d’orgueil,
Indifférent comme sont les étoiles.
Ils piétinèrent un chien sur le chemin ;
Ils auraient fait de même avec un homme.
Puis j’ai dû les peindre dans la caverne
En ocre et vermillon. Ils furent alors
Les Dieux du sacrifice et des prières.
Je n’ai pas dit le nom d’Altamira.
Nombreuses furent mes formes et mes morts.

Jorge Luís Borges,  La proximité de la mer, Une anthologie de 99 poèmes
nrf Gallimard, 2010 – Trad. Jacques Ancet

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El advenimiento

Soy el que fui en el alba, entre la tribu.
Tendido en mi rincón de la caverna,
pujaba por hundirme en las oscuras
aguas del sueño. Espectros de animales
heridos por la esquirla de la flecha
daban horror a las tinieblas. Algo,
quizá la ejecución de una promesa,
la muerte de un rival en la montaña,
quizá el amor, quizá una piedra mágica,
me había sido otorgado. Lo he perdido.
Gastada por los siglos, la memoria
sólo guarda esa noche y su mañana.
Yo anhelaba y temía. Bruscamente
oí el sordo tropel interminable
de una manada atravesando el alba.
Arco de roble, flechas que se clavan,
los dejé y fui corriendo hasta la grieta
que se abre en el confín de la caverna.
Fue entonces que los vi. Brasa rojiza,
crueles los cuernos, montañoso el lomo
y lóbrega la crin como los ojos
que acechaban malvados. Eran miles.
Son los bisontes, dije. La palabra
no había pasado nunca por mis labios,
pero sentí que tal era su nombre.
Era como si nunca hubiera visto,
como si hubiera estado ciego y muerto
antes de los bisontes de la aurora.
Surgían de la aurora. Eran la aurora.
No quise que los otros profanaran
aquel pesado río de bruteza
divina, de ignorancia, de soberbia,
indiferente como las estrellas.
Pisotearon un perro del camino;
lo mismo hubieran hecho con un hombre.
Después los trazaría en la caverna
con ocre y bermellón. Fueron los Dioses
del sacrificio y de las preces. Nunca
dijo mi boca el nombre de Altamira.
Fueron muchas mis formas y mis muertes.

Jorge Luis Borges

La loi du poète ~ Claude Vigée

Photo © Jim Lebeau

Photo © Jim Lebeau

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Mieux que la haute idée,
plus que l’image impure,
seul le rythme est mon roi :
orage ou chevelure,

j’entends battre le sang du monde
aux tympans aigus de la pluie,
comme un torrent plein de lumière obscure

roulerait son or froid
vers l’oreille profonde
et noire de la terre :

chassant vers l’embouchure
d’un mince lit d’artère
l’éclair de l’épée arrachée
aux poumons rouillés de la nuit.

Claude Vigée, L’acte du bélier
in L’homme naît grâce au cri – Poèmes choisis (1950-2012)
Points/Poésie, 2013