380 jours pour une apocalypse ~ Mahé Boissel

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À l’entrée en apocalypse tout est au cordeau
Cornes d’aurochs laves recuites
Le monde éructe il est malade
Ils ont crié sans aller nulle part
Pleuré contre un ciel noir

L’Apocalypse est ce qui vient
Elle est devant

[…]

 

Mahé Boissel, 380 jours pour une Apocalypse
[Le Réalgar, coll. l’Orpiment, 2018]

 

 

 

 

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À l’amie

In memoriam

Photo © Emma Gordon

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Nous procédions de la même confiance
Nos pas dans la neige
Et nos secrets pour soleils fixes
Puis un oiseau noir t’a envolé
Je procède désormais de ton fantôme
Je nous invente une autre histoire
D’autres miroirs où croiser nos regards
Ton absence engrosse mes couleurs
Quelquefois je te sens

Ghylaine Leloup, Nuit chorale, son soleil sous les paupières
Éditions Unicité, 2016

Mandorle ~ José Angel Valente

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Photo © Sarah Bethea

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ÉTENDUE

Je ne veux rien d’autre qu’être sur ton corps
comme un lézard au soleil les jours de tristesse.

Dans l’air se dissolvent les pleurs brisés,
le pied des statues retrouve son lierre
et ta main me cherche
sur la peau de ton ventre

où je dors étendu.

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MATERIALE MEMORIA III

La rencontre fugace des amants
dans les lits furtifs de l’après-midi.
Et déjà l’adieu comme précédant presque
le début de l’amour
et l’amour haletant
à tes aines buvant
le ventre bleu de ta première nudité,
tes paupières et la brusque pulsation brisée
d’un temps immémorial
larguant les amarres vers l’intérieur du temps.

Tu disais, ce sera la nuit, mon amour.
__________________________Et la lumière
tombait déjà,
mais c’était égal, comme était égal
égal à égal
jamais à toujours, jamais à encore
dans la seule saison
_______________solaire
____________________de ton regard.

 

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IANUA

Quelle lumineuse déraison d’avoir engendré l’amour. Sur l’épaisse,
la processionnaire cendre des jours et le gris dilué des poursuivants,
éclate l’arôme de ton bleu. Je ne connus de vérité qui ne fût tienne
ni d’espace extrême où finalement n’apparût la tiédeur de ton corps nu
ni de territoire où tu ne fusses le centre et l’étendue. Quelle lumineuse
déraison l’acte simple d’ouvrir toi-même le cercle et une porte vers l’intérieur
de toi que jamais plus je ne trouverai close.

José Angel Valente, Mandorle, Éditions Unes, 1992
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

Erwann Rougé ~ Forêts

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J’appartiens à ce lieu de pierre, à son odeur
à ce feuillage qui porte le feu,
à ces ondes gravées à même la terre.
Là où s’enivrent les arbres
les yeux ne regardent plus le vent.  Et la démesure
et  la  lumière vont  montantes.   Tourne et tourne
profondément le feu,  je serai à l’écart de moi.  La
cendre retient toutes les clameurs et les tourments
d’être corps et saison d’une âme.

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Je fus le cri, le repère d’un loup
le pommier sauvage, le repère de toutes les forêts.
Je fus la pierre que l’on abrite contre soi,
l’étreinte entre les genoux, l’inexplicable
frontière où les morts parlent.

Aujourd’hui je fais corps avec un arbre…

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Ils sentent encore l’excès de sève.

J’enduis leurs reins d’ortie
et de sureau, longues jambes porteuses de boue.
Viens dans mon souffle, racine d’amour.

Yeun et montagne regardent entre deux mondes,
leurs lanières de brumes
inondent la nuque et les genoux.

Femmes du vent, vous êtes les traces
de pas qui sommeillent dans le marais
et brûlent à la lisière de voir.

Erwann Rougé, Forêts [Éditions Unes, 1992]