Inspiration ~ Octavio Paz

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I

Ombres du jour blanc
contre mes yeux. Je ne vois
rien hormis le blanc.
L’heure blanche. L’âme
affranchie du désir et de l’heure.

Blancheur des eaux mortes,
œil ouvert, heure aveugle.
Frotte ton silex, mémoire, flambe
contre l’heure et son ressac,
mémoire, flamme nageant.

2

Détaché de mon corps, détaché
du désir, je retourne au désir,
à la mémoire de ton corps. Je retourne.
Et ton corps flambe en ma mémoire,
et flambe en ton corps ma mémoire.

Corps qui fut Dieu, qui fut corps embrasé,
Dieu qui fut corps et fut corps déifié,
or il n’est plus que mémoire
d’un corps délié d’un autre corps :
ton corps est mémoire de mes os.

3

Ombre solaire sombre faucille
cerne la cécité de mes sources
dénoue le nœud scie le désir
éteins l’âme exténuée

Mais la mémoire démembrée nage
de ses naissances à son néant
toute montée de son avènement
elle nage outre remous et mandement

Elle nage contre le nul
_______________Ardeur de l’eau
Langue de feu scintille l’eau
Pentecôte mot sans mots

Sens privé de sens Penser
Non pensé qui mémoire transfigure
Le reste est brassée d’étincelles.
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Octavio Paz,  Versant Est

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Aspiración, Poème en V.O.

On ne veut pas se laisser aller

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 __« Quand le vent tombe, je vais fumer une pipe dehors. Le ciel est aussi blanc que la terre. Il y a une telle épaisseur de neige sur tout que tout a disparu. À peine si une ligne noire comme un fil de tabac dessine le contour des arbres. On a frotté la gomme sur tout : la page est redevenue presque blanche. Les grands châtaigniers des Chauvin sont effacés ; restent à peine des traces là où ils étaient. Le silence et le blanc font un tel vide qu’on a envie de mettre du rouge et des cris dans tout ça avec n’importe quoi. On ne veut pas se laisser aller. On a mille petites combines. Voilà à quoi servent les familles. Les femmes par ce temps-là sont des bénédictions. Pour dix minutes. Mais après ? Refaire le monde entier : il en faut du matériel ! On s’aperçoit qu’en temps ordinaire on a à portée de la main des petits riens qui sont tout. La sécurité ne réjouit pas. Ce qui compte, pour le bonheur, c’est de tout remettre en question.
__ Être heureux, c’est abattre des atouts, ou les attendre, ou les chercher.»

Jean Giono, Les grands chemins