Varechs ~ Al Berto

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Photo © Phil Plug

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1.

ici je ne te fais que les simples relations
de ces navires perdus dans l’écho du temps
dont les noms les marchandises et le lucre
transitent encore aujourd’hui de solitude en solitude
.

2.

il voulait être marin courir le monde
en suivant la route des oiseaux côtiers les mains ouvertes
les lèvres écorchées par la vision des voyages
il aurait emporté dans ses bagages la chanson somnolente des vents
et l’attente sans fin du pays effrayé par les eaux

il s’est penché de l’autre côté du miroir
où le corps devient diaphane jusqu’aux os
la nuit lui a rendu un autre corps qui navigue
dans l’abandon d’un secret retour… ensuite
il a conservé la passion des jours lointains dans le sac de toile
et du fond nostalgique du miroir
les yeux de la mer ont soudain surgi
des bulots grandissaient sur ses paupières des algues fines
des méduses lumineuses se mouvaient à portée de voix
et sa poitrine était l’immense plage
où les légendes et les chroniques avaient oublié
squelettes énigmatiques insectes et métaux précieux

un filet de semence nouait son cœur envahi par le varech
son corps se séparait de l’ombre millénaire
s’immobilisait dans le sommeil antique de la terre
descendait jusqu’à l’oubli de tout… naviguait
dans la rumeur des eaux oxydées s’accrochait à la racine des épées
allait de mât en mât scrutait l’insomnie
jetait des feux arides sur le visage incertain d’une mer
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3.

c’était un navire
sur lequel les hommes revenaient comme un sanglot
avec des nostalgies d’îles… ils s’enivraient
dans la crainte de ne jamais arriver
couchés sur des planches crasseuses de la cale
avec le rut de la nuit adhérant aux membres humides
ils espéraient apercevoir une terre
où ils pourraient enfin se ravitailler en vivres
et en eau fraîche… et qui sait si une lettre n’aurait pas alors suffi
pour étancher les soifs et les faims de leur cœur intranquille

c’est ainsi qu’ils restaient paralysés
leurs ventres se frottaient aux cordages… les vagues contre la coque
ils regardaient ensuite avec un sourire docile
la bave satinée des poissons volants

c’était un navire
une ombre de la mer au soleil tatoué sur la proue…il avançait
comme avançaient au plus profond des songes les voix sous-marines
qui déroutaient la navigation de la mémoire
c’était un navire
à la voilure fatiguée aux mains calleuses
des tempêtes et des sept parties du monde

il arrivait au port
déchargeait des mots des dialectes des fragments de coquilles
des arêtes des bouts de corde qu’il alignait dans l’incertitude des jours
le long du quai entr’aperçu d’un autre corps
et il repartait
évitant le silencieux plancton des miroirs
accostant toujours à la mémoire des lieux lointains
où l’amour déversa sur le corps-amant
un sillage de marchandises connues et sanglantes.

Al Berto, extrait de Varechs,
Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1933-200)
Poésie/Gallimard, 2003

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► Notice bio notice-bio-al-berto

 

Icare au labyrinthe (extrait) ~Lionel-Édouard Martin

Vieux pont sur la Gartempe Photo © Marc Forestier

Vieux pont sur la Gartempe
Photo © Marc Forestier

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« – LioLio, la littérature est une illusion.

Une menterie que dément la réalité. C’est très bien de la sorte, tant qu’on évite de confondre, de fouiner aux carrefours. Sinon, direction La Manche et Don Quichotte, l’asile.

Bah, tu es assez ribouldingue pour tout voir à travers les mots… Alors, les carrefours…

Oui, mais quand même avec recul : je ne suis pas dupe, je sais faire la part des choses. Je ne confonds pas, certains confondent. Une anecdote : L’Homme qui plantait des arbres, ce très beau petit livre, c’est la réponse de Giono à un appel à contribution du Reader’s Digest. Il s’agissait de raconter la vie de la personne la plus marquante jamais rencontrée.
Giono s’exécute, crée de toutes pièces son berger planteur de glands sur les plateaux désertiques arides en diable, de Haute-Provence, et les forêts de chênes censées vingt ans plus tard couvrir la zone et aguicher la pluie. La nouvelle, publiée, rapporte à son auteur de quoi faire bouillir quelque temps sa marmite. Mais les Américains, comme saint Thomas, veulent voir pour croire. Ils expédient sur place un contrôleur de littérature, qui découvre bien évidemment le pot aux roses : le berger n’a pas plus existé qu’il n’a bouleversé localement le paysage ni le climat. Dûment constaté, le maquis persistant déplaît sur la côte Est: au point que le malheureux Giono doit retirer de sa daube, pour le rendre aux bouchers, le morceau de bœuf qu’il mitonnait en parfaite innocence dans sa cuisine d’écrivain. C’est ça, confondre, s’abstenir de la deuxième paire d’yeux. On parle du troisième œil : c’est quatre, je dis, qu’il faut écarquiller en permanence pour vivre à l’aise dans le double monde. Vivre, c’est sinon le trop plat pays ; mon paradis sur terre : des collines entourées de plaines. Tu me suis dans mon programme ?

Oui, un peu contrainte. Et puis j’apprends des choses, je ne mourrai pas idiote… Tu ne m’as pas raconté, ton patelin,c’est comment?

Mettre en mots le ressenti, résumer toutes ces années, ces êtres, ce langage qui nous ont modelés pour faire de nous ceux que nous sommes ? La branche, l’oiseau, que peuvent-ils nous dire d’un peu vrai des racines ? Pour comprendre l’arbre, c’est à la pierre qu’il faut s’adresser. Qui n’est pas causeuse, qui ne se livre qu’avec réticence.

Qu’aurais-je pu dire à Palombine de mes pierres, de mon calcaire natif ? Lui parler des ponts, des églises, des monuments ? Des vieux termes taillés à coups de serpe parmi ces brandes dont on fait les clôtures pour retenir les chèvres, les moutons, mais qui n’ont pas arrêté Taïfales, Angles, Sarmates,Wisigoths, bien heureux de nous envahir et de nous estamper de gènes barbares ? « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleublanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte » : oui sans doute, mais aussi l’héritage de ces passants, la fusion viscérale du premier melting pot qui nous a posé sur la langue en plus de nos bœufs de toujours – nous sommes de grands taiseux, des diseurs de rien – des appétits d’océan que nos barcasses, nos crues annuelles ne sont jamais parvenues à satisfaire : nous sommes à l’ancre, à l’attache, nos ficelles sont un peu grosses – mais qui pourrait les trancher ? Ceux qui partent reviennent à l’heure de la retraite, acquièrent une maison qu’ils retapent, attendent paisiblement la mort en tapant la belote, en poussant leur caddy chez Leader Price, en banquetant avec tout ce qui banquette, ripaille, gueuletonne, donneurs de sang, joueurs de boules, pompiers, gendarmes, anciens combattants, « commerçants dynamiques ».

C’est notre poème à nous, cette liste des occupations, la strophe qu’on dévide à longueur d’année avec la pêche, la chasse, les châtaignes, les champignons, tous ces « ch » qu’on a genre patate chaude en bouche et qui nous donnent par temps frais l’haleine médiévale des vieux saints souffleurs d’âme sur les murs des cryptes.

Ce n’était là rien à dire à Palombine, rien qui pût l’accrocher.»


Lionel-Édouard Martin, Icare au labyrinthe [Les Éditions du Sonneur, avril 2016]

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Voyage en Icarie littéraire, par Grégory Mion (et autres recensions sur le site de l’auteur)

Deux cavaliers de l’orage ~ Giono

Photo © Majid Abdel

Photo © Majid Abdel

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— Au fond, c’est le temps qui nous faisait parler de choses noires.
— Aussi peut-être pour une raison que je sais.
— Quelle raison, Delphine ?
— On peut lire l’avenir dans le ventre des bêtes.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire l’avenir des gens.
— Lequel, le nôtre ?
— Nous n’en avons pas un pour nous tout seul. Le nôtre est celui de tous.
— Ne parlez pas de l’avenir comme ça ; quand vous en parlez, c’est une chose qui fait peur.
— Peur ou non, c’est l’avenir.
— Tout l’avenir ? Tout ce qu’on veut ?
— Ah ! Non. Tout l’avenir y est. Quand il commence, il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête, mais si on voulait le voir tout entier, on serait obligé de tout éventrer. Il y en a un peu dans chacun. Quand tu ouvres le ventre d’un lapin, tu regardes les tripes ; tu les regardes fumer ; et tu les vois bouger. Tu les vois, comme elles étaient nouées les unes sur les autres quand le ventre était vivant et tu les vois bouger maintenant que la mort met doucement la main pour les dénouer. Tout ça t’indique. Mais comment veux-tu que tout l’avenir du monde soit écrit dans le ventre d’un lapin ? Et pourquoi d’un lapin ?
— Et pourquoi pas d’un lapin, tu pourrais me dire
— oui et non. Le ventre du lapin a sa part d’avenir, voilà tout. Tu regardes déjà ça. C’est déjà ça de pris.
— Vous me faites peur !
— Tais-toi, Esther, laisse-la parler. Alors ?
— Eh bien, alors, il n’y a pas d’alors, voilà.
— Oui, mais si ça ne dit pas ce que vous voulez ?
— Eh bien, vous vous mettez à vouloir ce que ça vous dit.
— Comment ?
— Ma fille, comment veux-tu que je te le dise. L’avenir, imagine-toi, c’est tout. Ce que tu voudrais savoir, toi, dans ce tout, ça n’est peut-être rien, tout petit, tiens, comme cette moulure de muscade là. Et il y a au contraire une chose à laquelle tu ne penses pas (l’avenir justement ce sont les choses auxquelles on ne pense pas) et c’est celle-là que tu vois, toute écrite dans le ventre du lapin. Tu crois que tu vas continuer à penser à ta moulure de muscade ?
— Vous me faites peur, madame !
— C’est pourquoi, je te dis, Valérie, tu cherches peut-être quelque chose, mais ce que tu trouves te fait passer l’envie de ce que tu cherches, il ne faut pas t’imaginer que tu marches là-dedans comme sur un chemin à midi. Tu entres dans ces choses-là comme dans une cave. Le ventre d’une bête est comme une cave. Et au moment où tu l’ouvres, quand précisément c’est le plus important, puisque du coup tu surprends la mort en train de dénouer l’écriture, le sang fait une grosse obscurité dessus le foie et les boyaux.
— Ne parlez plus, vous me faites peur !
— Laisse-la parler ! alors ?
— Toujours avec ton «alors» ! Alors rien. Un peu de l’avenir. Des fois assez pour que tu saches à peu près ce qui t’attend. Des fois pas assez, mais suffisamment pour que tu saches que quelque chose t’attend. Tu croyais que ça s’ouvrait comme un journal ! Il y a l’odeur du ventre, il y a la vapeur. Il y a ces nœuds de tripes qui se dénouent comme si on y allait doucement à les défaire sans que tu le voies. Mais tout n’est pas là.

Jean Giono, extrait de Deux cavaliers de l’orage [Gallimard, 1972]

Landschaft / Le décor ~ Édith Masson

Photo © Samuel Badina

Photo © Samuel Badina

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[Extraits]

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I

La nuit serait tiède d’une saveur écœurante
poissée de veille et de lendemain
nous écarterions les draps de nos jambes
lourds de suées routinières

toute racine étranglée nous franchirions la porte
nos pas ne sonneraient pas dans la ville

la ville coite aux mille yeux insomniaques
muets aux balcons

nos pas

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*

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II

Terre

Celle d’un soir aux portes des villes bétonnières
des champs qui collent et qu’on enjambe
gorgés d’alcools prolifiques cornés d’abondance
soûleurs d’appétit
on traverse à longues enjambées la campagne
vide et bienheureuse coiffée d’étoiles
à l’abrupt des maisons terres dociles terres jugulées
de paix animales carnivores édentées
taillées de perspectives où pourrissent
un tapis
de voiture un pneu une casserole une boîte de thon
à l’huile

Édith Masson, Landschaft / Le décor [Éd. des Vanneaux, coll. L’ombellie, 2016]
Illustrations Olaf Idalie