Ainsi va la roue à l’aube

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Vient l’aube dans la clarté du bleu, lavant les mornes matins brouille d’interminables journées allongées dans le gris.

Ce simple bien-être de l’éveil alentour : routine tendre, univers de non-bruit enveloppé des pépiements légers de la haie, et la morsure encore vive du point du jour qui saisit la chair engourdie de son ultime sommeil.

Le temps. Son explosion intérieure. Le prix exquis de ces instants qui rachète la promptitude espérée du silence, si aléatoire aux heures qui vont enchaîner le dessein familier du jour. L’on voudrait faire table rase de l’alentour, meubler de dunes et d’océan solitude et de vent disert — cela seul que l’on sait crever le cœur, portant son pouvoir de parole source, fouillant jusqu’à l’extrême brouillons et ordonnancements du dedans — ce territoire de l’ordinaire avec lequel il nous faut compter.

Un défilement de choses, toute cette somme accrochée à la verticale de l’écran, inutile, plaie galopante de l’imagination. Pose – indispose. Attendre et attendre ne traîne que l’odeur du vain et finit de vous jeter au rouge de l’encre. Ô, que ne vienne jamais l’espace redouté du vide, l’impossible déploiement de l’esprit, ces passages de l’homme hermétique qui le mènent au chemin d’une mort inutile.

Conjuguer la dévoration des récits aurévilliens à l’excavation du parfum de l’été, le rythme duel, l’ensorcelant pas de mémoire épris du talent de l’un, trempée de l’empreinte réelle de l’autre pas encore tout à fait effondrée dans son passé, de la cheville prise dans la trace inquiète de la lande normande, échouée aux mielles du rivage.

Cette parole tutélaire qui ressuscite l’intense pulsion de vie de l’éphémère, est-il opportun, au fond, que l’on vienne s’y échouer comme au cimetière marin ces vieilles coques au bois perclus des assauts de l’océan ?
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VB (Souvenirs normands)

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Lassitude

Saint Julien le pauvre, sculpture Georges Jeanclos

Saint Julien le pauvre, sculpture Georges Jeanclos

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Que dire, si ce n’est une certaine lassitude face aux pratiques de la toile ? C’est un peu facile, je trouve, de faire son marché (même s’il n’est pas hebdomadaire) chez les autres et de basculer de la notion de partage à celle d’invention (au sens de trouvaille) personnelle. À de rares exceptions près, les textes mis en ligne sur Enjambées fauves proviennent directement du livre ou de la revue qui peuple ma bibliothèque. Et lorsque par hasard, je me fais passeur d’un blog à un autre, la trace ne se perd pas dans le grand blanc… Cela me semble tout bête et normal, dinosaurien probablement aux yeux de certains.
Alors, fatiguée d’une forme de ‘pillage’, je suspends ici le partage de mes lectures.

Bonne route en poésie, Lecteur querido.

VB

Claude Louis-Combet ~ La fin de la phrase

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LA FIN DE LA PHRASE
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«  Ce vers quoi l’on tend n’a ni valeur ni étendue. » (Ernst Jünger, Chasses subtiles)
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Tout commence avec l’enclos. Tout doit finir avec l’enclos. Ce qui se passe, entre-temps, relève de la distraction. Mais celle-ci, bien souvent vient se reposer de sa propre fuite dans la rondeur circonspecte de l’enclos.

Car tout enclos est affaire de rondeur. Nés de la sphère ou de quelque réalité charnelle qui tendait, de tous ses axes, à la sphère, nous sommes promis à la sphère pour autant que, dans la mort, nous réintégrons la matière première de la terre promise. Le reste est passe-temps.

Mais ce passe-temps lui-même, comme si le principe et la fin occupaient la totalité de son horizon, à tout instant, dans les instants les plus prosaïques comme dans les plus sublimes, retrouve l’enclos, se retrouve dans l’enclos, à tel point que (mais ce fut dit, ce sera dit, ce sera répété), il y a tout lieu de croire (et le mot lieu est à prendre ici dans son sens le plus affectif, c’est à dire le plus absolu) que jamais nous ne sortîmes véritablement de l’enclos – et que, rêvant ou pensant, contemplant ou agissant, progressant ou régressant, jamais l’enclos, dont nous sommes, jamais l’enclos que nous sommes, ne s’ouvrit vraiment à autre chose que lui-même, s’approfondissant sans s’écarter de son centre, s’élargissant sans perdre de vue sa circonférence.

De là nous vient ce sentiment ou cette intuition que l’extérieur est seulement une façon de parler, peut-être une excroissance du langage – voire encore son cancer, si l’on envisage sa dimension fabuleusement pathologique de la parole vouée à proliférer dans un total bavardage à propos de choses, d’événements, de réalités, humaines ou autres, qui se passeraient hors de nous et comme sans nous. L’objectivité – une maladie du langage. L’historicité – une maladie (une angoisse) de la mémoire. La psychologie – une illusion de puissance du verbe. Et nous pourrions passer en revue la succession des savoirs dans le temps et leur cohésion plus ou moins réussie au sein de la culture, nous pourrions dresser la nomenclature des sciences comme une symptomatologie des impossibles fuites hors de l’enclos, comme une cancérologie de l’esprit, terrifié pr l’énormité de sa vacance et cherchant, parmi les phrases et toutes les flatulences de la raison, une issue hors de soi comme si le hors de existait, comme s’il y avait des limites et un au-delà des limites et comme si, vraiment, il y avait un monde différent de notre douleur et de notre amour, de notre angoisse et de notre joie – douleur, amour, angoisse, joie au plus profond de l’enclos, dans le jardin tout à fait unique et véritablement total dont jamais nous ne saurions nous expatrier.

Conviendrait-il de nommer l’enclos, nous ne manquerions pas de références dans le répertoire des métaphores et dans le chapeau magique des souvenirs. Mais l’important serait moins de désigner par un nom, qui isole en spécifiant, quelque objet conçu, dans la prédilection que nous lui portons, comme une réalité en soi, hors de nous, à distance de nous, que de dire ce que tous les signes ont de commun dès lors qu’il leur est demandé d’exprimer la fermeture, ouverte sur elle-même, de l’enclos.

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Claude Louis-Combet, in Écrire de langue morte, Babel Éditeur, 1997