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« Ne crois pas que je t’aie aimée. Je t’ai mangée comme une figue mûre,
je t’ai bue comme une eau ardente,
je t’ai portée autour de moi comme une ceinture de peau.»

Pierre Louÿs,  Les Chansons de Bilitis
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*[Contribution au Printemps des Poètes 2018]

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ICI en exil (extrait) ~ Emmanuel Merle

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Photo © Misha Gordin

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Ils arrivent

l’âme creuse
la tempe nouée
par-dessus les années et les nuits

Ils arrivent c’est une armée
de dépenaille et d’injure

Raccourcis par la haine
ramassés sur leur cri
tous morts revenant
quand revenir nous les vivants
le voudrions tant

Ils arrivent au bord de la terre
avec des mains à crocheter le hasard
interdit depuis qu’ils sont morts

Au bord d’une plaie de la terre
ils se souviennent d’en avoir été
____________ hurlant en silence
____________ le sang et le sel

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Leurs branches sous le vent
algues tentaculaires

Ils projettent l’obscurité
une encre de seiche
— la lune est un bout d’os —

Oui la nuit sourd des arbres
une sève débordante
une maladie noire
dans la forêt de hêtres

Et ce chemin entre les troncs
vers on ne sait quelle demeure d’oubli
ni quel ancien coffre moussu
et sombre d’armes rouillées

À s’y rendre
à s’y perdre aussi
chaque homme redeviendrait
l’enfant de terreur et de haute-mer
qu’il entrevoit parfois
dans sa forêt mentale
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Emmanuel Merle, ICI en exil  — L’Escampette Éditions Poésie, 2012

Un mur anonyme au fond d’un pub londonien

Photo © Patrick Ems

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Figure au teint clair avivée de l’éclat du rouge offert aux lèvres, mystère charmeur de ce sourire que je t’ai toujours connu. De ton feutre fauve s’échappent de longues mèches soignées, brunes, brillantes. Peu ou prou, vingt cinq ans ont passé.

Les photos des morts parfois nous traversent comme un vent triste. On lit sur leurs instants le retour éphémère de vieilles joies, un temps dont on n’a jamais vraiment pris congé. Aussi soudainement que les cieux énervés lâchent leur grain, des cataractes de souvenirs s’en viennent dégringoler aux abords des yeux. En soi, ça bout d’une tendresse inattendue, envahissante, au siège du cœur et des méninges.

On a beau se dire « l’eau a coulé sous les ponts », ce temps fortuit du présent que l’on consacre à ordonner réveille une absence logée à demeure, dans un coin bien propre de la mémoire, aussi douce que les partages d’autrefois, aussi terrible que le temps où il fallut apprendre à faire sans. On sourit de cette nostalgie qu’on ne réparera jamais, des centaines de lettres qui ont traversé le ciel et qu’on n’a pas le courage de sortir de leur boîte de poussière, parce que les morceaux d’existence qu’elles contiennent sont encore si vivants, si actuels. Mais les photos… L’image et ses négatifs sont gardiens du lieu mémoriel tout comme les mots, pas encore nés à la toile, qui mirent le récit et l’intime part de soi sur les innombrables feuillets du papier à lettres.

Ce qui fut légué aux années s’est pour toujours détaché de ce matin glacial de novembre où nos pas, au sortir de l’hôtel, ont erré dans la brume du quai des pêcheurs avant l’heure de l’adieu. Nous étions deux, issus de la nuit, serrés dans la peine et le désarroi, à t’accompagner vers ton repos, ton bord d’océan.

La proximité n’est plus de cet ordre qui enfante la douleur — elle, qui a ferré le cœur si durement, maltraitant jusqu’à la révolte le dialogue au divin — peut-être est-ce au contraire une proximité de l’approche, le sentiment diffus d’une confiance à venir. L’heure du revoir.

VB