Hatôuara ~ Blaise Cendrars

Photo @ Neil Craver

Photo @ Neil Craver

.

Elle ne connaît pas les modes européennes
Crépus et d’un noir bleuâtre ses cheveux sont relevés à la japonaise et retenus pas des épingles en corail
Elle est nue sous son kimono de soie
Nue jusqu’aux coudes
Lèvres fortes
Yeux langoureux
Nez droit
Teint couleur de cuivre clair
Seins menus
Hanches opulentes
Il y a en elle une vivacité une franchise des mouvements et des gestes
Un jeune regard d’animal charmant
Sa science : la grammaire de la démarche
Elle nage comme on écrit un roman de 400 pages
Infatigable
Hautaine
Aisée
Belle prose soutenue
Elle capture de tout petits poissons qu’elle met dans le creux de sa bouche
Puis elle plonge hardiment
Elle file entre les coraux et les varechs polycolores
Pour reparaître bientôt à la surface
Souriante
Tenant à la main deux grosses dorades au ventre d’argent
Toute fière d’une robe de soie bleue toute neuve de ses babouches brodées d’or d’un joli collier de corail qu’on vient de lui donner le matin même
Elle m’apporte un panier de crabes épineux et fantasques et de ces grosses crevettes des mers tropicales que l’on appelle des «caraques» et qui sont longues comme la main.

Blaise Cendrars

Îles, Documentaires, Du monde entier au coeur du monde – Poésies complètes – nrf  Poésie/Gallimard,

Publicités

Îles ~Louis Calaferte

.

.

Îles !
aux escaliers de vos océans nègres qui braconnent le jade
la galène et le gypse
l’orpiment des parfums
toutes les vélissures
les amandes
les miels
caracoulant au creux de leur paume d’émail
Il se noue des pâleurs il se meurt des palombes
sous ces ventres arqués de sonnailles charnelles en lentes
chapes bleues flagellées de plumages dont on ne verrait rien
que l’écho
l’épée
que la tonsure
une luisance vierge
Il se foule des vins il s’aiguise des dagues
vives comme l’orvet qui givrent et qui meurent d’un même
accouplement
des bronzes
des aciers
des nudités femelles
des nuques en sanglots
des guimpes
des griffures
un désordre de foule alertée par l’oracle assassine les siens
dans l’effroi de l’exode
des verreries despotes
des lacets
des guipures
des races d’organdi
syncopes
des rosaces comètes lissent leurs chevelures de cendre
chamoisée qu’une écume jalouse écartèle en copeaux caparaçonnés d’or
multitude d’archanges et d’yeux au récit du miroir que d’autres beautés
neuves convoitent ardemment
des communiants exsangues brandissent l’ossement vermoulu
de leurs cierges ouvragés dans la nacre
coiffes de dentelle
cannelles damassées
des villes à cheval se fracassent entre elles après le jubilé de
leurs bouquets de dômes aux filandres lunaires
astres de cathédrales un instant balbutiés sur le déferlement
des fourrures absinthe
acropoles
fontaines
ogives
colonnades
palais grands !
sanctuaires écussonnés d’aigrettes aux mains de ces pillards
titubants qui déciment vos drapures vos dards vos fastes
esquissés
girandoles
grelots
et vos cuivres asiates
huiles
vos litanies
vos câpres
vos luzernes
temples d’une vision profanés par la horde erratique des
lames
Il se cabre des lèvres noires et des gorges ourlées de bure
dans ces lits turbulents où vous gémissez
Îles !
Îles !
oblations
coutures brèves à l’épaule des espaces meurtris dans l’uniforme
vacarme d’un pénétrant silence circulaire
apostrophes de temps
menhirs soudain du vide enveloppant l’indolence longue
des solitudes vagabondes
lettres ouvertes par grand vent que n’épellent plus les
langages
plombs
poings assénés
rameaux issus de la mouvance
… et l’aube vous connaît sables aux flancs de femme
qu’elle asperge de laits d’aromates sonores
cordelages guerriers les échancrures d’ocre
cinabre
beaux brigands
rotules convulsives
querelles
grainelures
les langues de mica
l’écriture ébréchée d’une démence rogue
supplices
corps roués
savanes de gingembre
cette musculature
cantate
les grands doigts cerclés de bagues fauves
gouttelettes du fruit sanglant sous le couteau
ganses
molles blondeurs
semoules exhumées de terres liquoreuses
… et l’aube vous connaît sables aux voix de femmes
ruades !
mercenaires clartés à forer les entrailles
plus haut trépans, plus haut !
jusqu’à la délivrance
déguenillez ces bistres larmoyants
plus haut !
rixes morsures épieux caravanes limpides chevaleries
gerçures placides chevillards
arraisonnez le cours des troupeaux toisonnés
plus haut !
dans leur retraite allumez ces viscères
merlins ensoleillés
ces carotides mornes
envahissez leurs cloîtres
géants aux jambes nues
pilons
crochetures de sel
dévalez les falaises tumultueuses
cuirasses rubicondes plus haut ! plus loin ! plus haut !
daviers blancs
purs métaux
plantez vos candélabres
le sexe droit du jour !
… et l’aube vous connaît sables à ses berceaux
paraissez ! dans le pourpre éveil de leur vaillance
Îles !
Îles !
Ô Nativités
 
Louis Calaferte (Îles 1, 1967 – extrait de Rag-time, Denoël,1972)

.

Brûler au passage des îles
des fleurs plombées
des roues d’oiseaux
les selles des chevaux rétifs sont de cuir femme
On illustre les chevelures
du vin pur des victoires
et le sexe rose des nuits qui n’en finit pas de gémir
ventres herborisés
aux coraux de la braise
clous mouvants
molles morts
cascades esquissées
des cuisses barbaresques
les regards ont des dents de nobles carnivores
le sommeil est tenu debout à la langue bleue des poitrines
qu’un démon fait hennir
En moi
En moi
ces îles
ce malheur
ces ossements charnus
ce supplice
ces rages
cette famine exquise
qu’une balle conclut.

Louis Calaferte (extrait de Temps mort, 1967 in Rag-Time, Denoel 1972)

 

Les Îles (2) ~ Michèle Dujardin

Sur  Abadôn,  Michèle Dujardin, qui me fait l’amitié du partage de ce très beau texte .

.

Vivre ne suffit pas
Il faut le poème 
Ce silence de la pierre duveteuse 
Sucre dans le monde du Nord 
Pépiement d’oiseau nu 
Sur la croûte nivale qui fond 
Percée d’infini sur une mer de granit 
Jean Désy

….je lis dans  » l’insula » du latin comme dans « l’isola » de l’italien, la racine de solitude qui a disparu de « l’île » du français.
Claude Louis-Combet

.

.

.

.

.

.

île du Passeur,

délaissée dans ses plaies, son sable noir, ses tessons d’argile – ses marmites d’enfer – ses brûlis et cendres : libations de chasse, bois fossile, colliers de verre et d’ambre – vieux feux de camp – barre à longue houle – et la coque ivoire doux d’un navire qui s’envole – lui troue le dos – le temps et le vent couchent l’île au ras de l’eau

je pourrais te dire, quand fleuve est à nuit froide chargé de sable, quand fleuve roule rocs, cascades, sur les basaltes en amont de son cours, comme sa gloire est grande, l’île : cargo croisant chalut dans le détroit de Skagerrak, et le vent nous accompagne,

il feuillette un jeu d’images sans légendes,

qui dépasse de ta poche

lits de tôle sur les parkings de la terre promise – ce bleu lavé de larmes, que nous cherchions dans le visage des maisons – les quais tombaient de givre et la fatigue laissait en suspens, dans les landes à pins, je ne sais quelle substance – rêve, subjectivité blessée qui faisait masque, où la vie se figeait : un trois-mâts de carton frappait à ma porte, la nuit

sur quelle île, lumière ne sépare ni ne blesse – on y va les yeux fermés : cimes chavirées de merles toutes plumes dehors, fuyant au large, des cerises il en pleuvait, des pétales de prunier sur la dunette, où étais-tu, toi,

quand s’effondraient les corniches de neige – dans quelle escale de baleiniers, dans quel poste militaire – où es-tu quand sous le cuir se cambre ce qui a froid

reins souples, trapèze nu, raidi pour nos ciels d’acrobates – boucle de cheveux spiralée sur l’index – grands yeux mauves des marais – distraitement pour dire : mer belle, calme plat – un filet de rhum dans la fente et le souvenir forcit, donne de la bande où le phrasé le plus triste nous coule, toi et moi dans notre creux de vague,

où des lézards fuient au nez des chats,

le linge sec n’est pas rentré, les fruits se perdent, les volets battent – rien ne fait mal, tout pèse –

plages soulevées, au pied des grandes cannelures de glace- montée dans les lombes, spasmodique, de la mer : les troncs armés de fer se fendent, le trottoir ondule dans son fourreau noir, entre les rives éboulées on peut voir des eaux luisantes, l’aube, des phoques sur les plages de galets, un îlot mort coiffé d’algues et de rocelle, et ces gouffres, là, qui parsèment le causse

je me souviens d’un pic de gneiss noir,

avec ses yeux de feldspath écrasé,

noirs comme à Skagen, à Miquelon, et de ces grands corbeaux qui en faisaient leur refuge, ô divagations de Loire !… et nous lisions l’avenir toujours lisse, toujours clair, dans des alluvions très anciennes

nous aimions,

nous planions comme des rapaces, nous fondions du haut des airs,

nous aimions cette pulpe déchirée ce sang aux lèvres cette becquée de chair,

bouche à plaisir criait silencieusement mordant le poing – dans ces langues étranges, rauques – criblées de glace

nous aimions l’amour,

du mot amour les résurgences : je le guettais à tel trou d’eau et le pêchais à la main, le recomposais dans la multitude de ses tropes, de ses arguments, de ses variations – si bruissant de chants, son feuillage de mots – puis le rendais au fleuve : déjà, les crues océaniques avaient noyé des tertres que l’on croyait insubmersibles – un foulard rouge claquait dans les fougères maigres, les vagues étaient du soir, écumeuses, désordonnées –

l’eau qui façonne les berges,

travaille aussi les grands bancs du souvenir, les dissout,

mais la mer revient toujours, nuages tassés dans les fonds réglant la course des ombres, et ces ligneux bas que nous foulions dans les îles, puis les pelouses, les glaces, nous allions à cet âge les mains vides, la peau s’enflammait au seul contact d’un nom

taraudés dans les hauts les paysages s’inclinent,

septième arche sous le pont, la mémoire passe, puis s’arrête dans un bras mort : une prairie humide et son ciel bas, sur la froide pelure de sphaignes, la peau de renne étendue, les cheveux blonds échappés du foulard, et nos caboches de bronze, résonnant de poèmes du froid

Servägen : cette odeur forte d’ambroisie sur le sable, quand le nez s’y perd le soir, au balancement de la marée,

le visage alors on le voit blanc dans l’écrin silencieux d’un hiver unique, étiré, lissé vers l’arrière par les vents et grain à grain fuyant sur le fond pâle de plus en plus blanc et c’en est à crier quand il ne reste que du froid ce blanc qui s’écaille et tombe : Dyrnesvägen, Folda

je le trouve je le perds, le visage, à l’aube sous l’arche,

la mort discrète collant aux ailes barbelées, aux poussières – loess des déserts froids – qui mitraillent le corps en équilibre,

au-dessus d’un sommeil à clous,

alourdi de crachin,

ciel de câbles, de gouttières et d’avant-toits,

Loire qui engloutit image par image, dans le charroi de ses cuivres, de ses trains emmêlés de racines et de branches dans le goulet sous l’arche,

le visage –

et l’on voit son double, basculer dans le déversoir,

plonger dans l’écume,

le déversoir c’est beau, ces années atomisées contre la pile,

le pan de berge qui se disloque,

corps usé, menacé par l’affaissement des terres, l’émoussement des paroles,

depuis l’enfance gelée au débouché du fleuve,

jusqu’à ce jour de plus sur les dalles sonores dans l’éternité de la salle d’attente, sous le pont –

roches grenues des grands arcs insulaires, toujours rêvées avec leurs noms,

grès bigarrés, calcaires à coquilles : ce sel, que nous détachions de l’ongle,

Loire appelle –

frimas de corps très larges et très hostiles, visitant chaque nuit à coups de poings et de dents leurs rejetons haïs,

l’attente alors, sur le miroir de marbre, résonne comme une salle de bal que Loire martèle de ses cadences de débâcle,

battements, déboulés –

loin, ces échappées de toute rive sur pointes de vagues –

temps à oeil fixe : hier avec aujourd’hui froissés, roulés en boule, jetés, paquet d’éphémère brisé, brindilles et tigelles, rue de la Serpe, rue du Change,

petit jour sur Loire et nuit nordique inextricables, tombés du voyage au premier cahot de la route,

neige truquée –

l’eau, elle a un corps qu’un rien habille

Michèle Dujardin

.

Santorin ~ Georges Séféris

Penche-toi, si tu le peux, sur la mer obscure, oubliant
le son d’une flûte sur des pieds nus
qui parcourent ton sommeil dans l’autre vie, l’engloutie.

Sur ton dernier coquillage, écris, si tu le peux,
le jour, le nom, le lieu
et jette-le dans la mer, qu’il y disparaisse.

Nous nous sommes retrouvés nus sur la pierre ponce
regardant les îles nées des flots,
regardant les îles rouges s’abîmer
dans leur sommeil, dans notre sommeil.
Nous nous sommes retrouvés nus, ici, inclinant
la balance vers l’injustice.

Talon de la vigueur, vouloir sans faille, amour lucide,
desseins qui mûrissent au soleil de midi,
voie du destin au bruit de la jeune paume frappant l’épaule ;
en ce pays qui s’est brisé, qui ne résiste plus,
en ce pays qui jadis fut le nôtre,
rouille et cendre, les îles s’engloutissent.



Autels détruits
amis oubliés
feuilles de palmiers dans la boue

Laisse, si tu le peux, tes mains voyager
en cet angle du temps avec le bateau
qui toucha l’horizon.
Quand le dé frappa l’aire,
quand la lance frappa la cuirasse,
quand l’oeil reconnut l’étranger.
Et se tarit l’amour
en des âmes percées ;
quand tu regardes à l’entour et que tu trouves
partout les pieds fauchés
partout les mains inertes
partout les yeux obscurcis ;
quand il ne reste plus rien à choisir, pas même
la mort que tu désirais tienne,
en écoutant quelque grand cri,
le cri même du loup,
ton dû ;
laisse tes mains voyager, si tu le peux,
détache-toi du temps trompeur,
et sombre
comme sombre celui qui porte les grandes pierres.


Georges Séféris, in Gymnopédie [Poèmes 1933 – 1955, suivis de Trois poèmes secrets]
nrf Poésie/Gallimard   [Traduction  Jacques Lacarrière & Egérie Mavraki,  pour la partie  Poèmes 1933-1955]