59.

The wind under the door.
« What is that noise now ? What is the wind doing ? »
Nothing again nothing.

«Do
You know nothing ? Do you see nothing ? Do you remember
Nothing ? »

I remember
Those are pearls that were his eyes.
« Are you alive, or not ? Is there nothing in your head ? »

TS Eliot, A game of chess
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Les Lotophages 2_Elisabeth Couloigner

Elisabeth Couloigner,
Les Lotophages 2

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L’aube avait cette couleur de nuit, chargée de ses odyssées
le verbe s’y jetait dans l’anarchie du souvenir.
Qui sait quelle bravade
où faire résonner la détonation.

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Burnt Norton (I) ~ TS Eliot

© Photo Anja Bührer

© Photo Anja Bührer

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I

Le temps présent et le temps passé
sont tous deux présents peut-être dans le temps futur
et le temps futur contenu dans le temps passé.
Si tout temps est éternellement présent
tout temps est irrémissible.
Ce qui aurait pu être est une abstraction
qui ne demeure un perpétuel possible
que dans un monde de spéculation.
Ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Des pas résonnent en écho dans la mémoire
le long du corridor que nous n’avons pas pris
vers la porte que nous n’avons jamais ouverte
sur le jardin de roses. Mes paroles font écho
ainsi, dans votre esprit.
__________________Mais à quelle fin
troublent-elles la poussière d’une coupe de roses,
qu’en sais-je ?
___________D’autres échos
habitent le jardin. Les suivrons-nous ?
Vite, dit l’oiseau, vite, trouve-les, trouve-les
au détour de l’allée. Par le premier portail,
dans notre premier monde, allons-nous suivre
le leurre de la grive ? Dans notre premier monde,
ils étaient là, dignes et invisibles,
se mouvant sans peser parmi les feuilles mortes,
dans la chaleur d’automne, à travers l’air vibrant,
et l’oiseau d’appeler, en réponse
à la musique inentendue dissimulée dans le bosquet,
et le regard inaperçu franchit l’espace, car les roses
avaient l’air de fleurs regardées.
Ils étaient là : nos hôtes acceptés, acceptants.
Et nous procédâmes avec eux en cérémonieuse ordonnance,
le long de l’allée vide et dans le rond du buis,
pour plonger nos regards dans le bassin tari.
Sec le bassin, de ciment sec, au rebord brun,
et le bassin fut rempli d’eau par la lumière du soleil,
et les lotus montèrent doucement, doucement,
la surface scintilla au cœur de la lumière,
et ils étaient derrière nous, se reflétant dans le bassin.
Puis un nuage passa et le bassin fut vide.
Va, dit l’oiseau — les feuilles étaient pleines d’enfants
excités, réprimant leurs rires dans leurs cachettes.
Va, va, va, dit l’oiseau : le genre humain
ne peut pas supporter trop de réalité.
Le temps passé, le temps futur,
ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.

Thomas Stearn Eliot, Burnt Norton I *, Quatre quatuors
La terre vaine et autres poèmes, Seuil, coll. Points, 2006 – éd. bilingue
trad. Pierre Leyris
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Lotus blancBurnt Norton

I

Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past.
If all time is eternally present
All time is unredeemable.
What might have been is an abstraction
Remaining a perpetual possibility
Only in a world of speculation.
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
Footfalls echo in the memory
Down the passage which we did not take
Towards the door we never opened
Into the rose-garden. My words echo
Thus, in your mind.
But to what purpose
Disturbing the dust on a bowl of rose-leaves
I do not know.
Other echoes
Inhabit the garden. Shall we follow?
Quick, said the bird, find them, find them,
Round the corner. Through the first gate,
Into our first world, shall we follow
The deception of the thrush? Into our first world.
There they were, dignified, invisible,
Moving without pressure, over the dead leaves,
In the autumn heat, through the vibrant air,
And the bird called,in response to
The un heard musichidden in the shrubbery,
And the unseen eyebeam crossed, for the roses
Had the look of flowers that are looked at.
There they were as our guests, accepted and accepting.
So we moved, and they, in a formal pattern,
Along the empty alley, into the box circle,
To look down into the drained pool.
Dry the pool, dry concrete, brown edged,
And the pool was filled with water out of sunlight,
and the lotos rose, quietly, quietly, quietly,
The surface glittered out of heart of light,
And they were behind us, reflected in the pool.
Then a cloud passed, and the pool was empty.
Go, said the bird, for the leaves were full of children,
Hidden excitedly, containing laughter.
Go, go, go, said the bird: human kind
Cannot bear very much reality.
Time past and time future
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.

TS Eliot, from Four Quartets.

*(première des cinq divisions qui composent ce long poème)
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► Un autre poème du même recueil : ICI (La figlia che piange)

La figlia che piange ~TS Eliot

O quam te memorem virgo…

Stand on the highest pavement of the stair —
Lean on a garden urn —
Weave, weave the sunlight in your hair —
Clasp your flowers to you with a pained surprise —
Fling them to the ground and turn
With a fugitive resentment in you eyes :
But weave, weave the sunlight in your hair.

So I would have had him leave,
So I would have had her and stand and grieve,
So he would have left
As the soul leaves the body torn and bruised,
As the mind deserts the body it has used.
I should find
Some way incomparably light and deft.
Some way we both should understand,
Simple and faithless as a smile and shake of the hand.

She turned away, but with the autumn weather
Compelled my imagination many days,
Many days and many hours:
Her hair over her arms and her arms full of flowers
And I wonder how they should have been together!
I should have lost a gesture and a pose.
Sometimes theses cogitations still amaze
The troubled midnight and the noon’s repose.

Cambridge (Mass.) – 1911.

Thomas Stearns  Eliot, First Poems (1910 – 1920)

Francesca © Photo Migajiro

Francesca © Photo Migajiro

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La figlia che piange

O quam te memorem virgo…

Tiens-toi sur la plus haute marche du perron —
Accoude-toi à l’urne —
Tisse, tisse le soleil dans tes cheveux —
Serre tes fleurs contre toi avec une surprise douloureuse —
Lance-les à terre et détourne-toi
Avec un ressentiment fugitif dans les yeux :
Mais tisse, tisse le soleil dans tes cheveux.

Ainsi aurais-je voulu le voir partir,
Ainsi aurais-je voulu qu’elle se tînt, qu’elle souffrît,
Ainsi, donc, serait-il parti
Comme l’âme abandonne le corps défait, meurtri,
Comme l’esprit délaisse le corps qui l’a servi.
Quand trouverai-je
Une voie légère, subtile incomparablement,
Une voie que toi et moi pourrions comprendre,
Simple et sans foi comme un sourire et une poignée de main.

Elle se détourna, mais de concert avec l’automne
Tyrannisa mon imagination pour de longs jours,
De longs jours et de longues heures :
Ses cheveux sur ses bras et ses bras pleins de fleurs.
Comment donc avaient-ils bien pu se réunir !
J’aurais perdu, sinon, un geste et une pose.
Parfois encore ces réflexions étonnent
La minuit inquiète et le midi tranquille.

Cambridge (Mass.), 1911.

Thomas Stearns Eliot, La terre vaine et autres poèmes (Premiers poèmes),
Seuil, Points Poésie, 2006 – Traduction Pierre Leyris

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Bio-Bibliographie (en anglais)

cliquer pour écouter le poème (image ci-dessous)

La figlia che piange