En baie d’Ailleurs ~ VB

III
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En baie d’Ailleurs

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Temps aboli de la longue marche. Corps et parole y lèvent la
Nième chronique du souvenir. Une porte se referme sur l’itinéraire aux genoux écorchés : armoise, chiendent des mers, une masse frottée de végétaux et des fagots de rêves que l’on poursuit par un chenal dans le vent léger des mollières.

C’est vouloir aspirer l’avancée du jour à l’épreuve du muscle, tenter à l’extrême la fatigue jusqu’à plus loin encore, et là, gravir le continuum de la dune, laissant derrière soi d’insolites palabres d’oiseaux, la trace vivante des menthes aquatiques et de l’orchis incarnat, le drap mauve des lilas de mer et l’œil bientôt nocturne du chasseur en route vers sa patience de gabion.

Aller, aller.

Car la mer en fuite se fait appelante d’une traversée, et des chevilles affamées vont dans la transhumance des sols.

 

Nul roc ici qui borde la grève. Oyats et panicauts retiennent le sein changeant des sables, ploient, souples, ,sans concéder jamais victoire aux bourrades du vent. On aborde ici, piéton bourlingueur d’un lointain antipode, mais d’emblée, c’est  la mesure d’un temps qui en rallie un autre, s’engouffre en lui presque familière.

Cela que tu voulais. Embrasser chaque détail au creux des pupilles, étreindre de tout ton soûl et forcer le mot dans son immédiateté, en rempart contre-amnésique. Le carnet à spirales, recroquevillé dans la poche, usé de tant d’enjambées fauves, recueille bout-ci bout-là sa kyrielle d’instants qui complotent à l’oreille, ces coalescences un peu folles qui traversent l’air en même temps que le corps.

(Tous ces mots, pour quoi faire ? Juste pour retenir encore dans l’aujourd’hui l’impression intacte d’une latitude liberté, d’un temps qui accointe jusqu’à l’intime l’être au paysage.)
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Tu as crachoté la poussière  maladroite du poème, ramassé sur la page des mots raides parlant vieux bois racornis, reliques naufragées que la langue meut en ossements de sable.  Tu inventais l’image de leur vergue ligneuse drissée vers le ciel dans le caprice des vents ; et peu importaient ces étranges métaphores qui nouaient ivres leurs fils aux joncs happés dans les balafres des branches : il y allait d’une danse infuse dans le tapage ouaté des heures, puis l’accalmie à nouveau.

Ces figurants de la dune, sentinelles incertaines, on voudrait qu’ils demeurent à jamais gouverneurs de la côte, dans l’âpre dispute de leur droit naturel, contrant le barbeyement* des plastiques. Ils côtoient la main de l’homme qui a signé l’irrespect, un luxe d’objets vomis à la houle que la houle ramène au rivage. Le sel qui pourtant lave la saleté de ces vieux restes d’humanité les rend ici dans leur parure de rouille.

Un maigre droit de varech, en vérité,  fortune de dupes d’une modernité trop prodigue.

Clignent les yeux dans l’heure des miroitements d’orient. Dans la baie au jusant, la lumière aveugle, le pied s’aventure droit vers l’horizon. Ce n’est ni sable ni boue mais limon d’océan répandu sous la clé d’un ciel indécis, une simple nudité ouverte à la cour des bancs et des marées, drainant son mystère mi-respirant mi-dormant. La plante avale l’estran déserté, enfouit son pas dans la tiède indulgence de la laisse et ce sont craquements étouffés de coques et de couteaux, de tellines et de nacres débris ; dans la mollesse des eaux basses, un plaisir neuf, celui d’apprivoiser une ample foulée insolite.

Sous le pied, ça s’émiette doucement et ça schloppe entre les orteils, la vase des premiers pas y faufile en intruse sa couleur de havane, et bientôt le sable n’est plus qu’un vaste rideau de vaguelettes durcies par le tempérament de l’air. Tu fais route vers un hasard scintillant, non pas seule mais c’est tout comme, car la solitude espérée règne en maîtresse au lieu des pensées, dépossédant du tout, gagnant son désert.

Ce soir-là, les voyageurs de la baie n’ont pas forme de voile, juste la foulée lente du cavalier avant que ne l’emporte son galop, et tu ne rêves que de ça, une encolure où accrocher le crin de tes lubies parmi les éclaboussures d’un sable lourd de son dernier bain.

Reste cet instinct qui accouple l’homme à l’horizon, poussant loin vers la jonction de quelque infini déraisonnable.

Oeil — roué vif dans la lumière
Bouche
— mâchonnement de salicorne
Peau
— lècheries de vent

Valérie Brantôme [On dit le temps]

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* barbeyer : faseyer

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Deux cavaliers de l’orage ~ Giono

Photo © Majid Abdel

Photo © Majid Abdel

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— Au fond, c’est le temps qui nous faisait parler de choses noires.
— Aussi peut-être pour une raison que je sais.
— Quelle raison, Delphine ?
— On peut lire l’avenir dans le ventre des bêtes.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire l’avenir des gens.
— Lequel, le nôtre ?
— Nous n’en avons pas un pour nous tout seul. Le nôtre est celui de tous.
— Ne parlez pas de l’avenir comme ça ; quand vous en parlez, c’est une chose qui fait peur.
— Peur ou non, c’est l’avenir.
— Tout l’avenir ? Tout ce qu’on veut ?
— Ah ! Non. Tout l’avenir y est. Quand il commence, il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête, mais si on voulait le voir tout entier, on serait obligé de tout éventrer. Il y en a un peu dans chacun. Quand tu ouvres le ventre d’un lapin, tu regardes les tripes ; tu les regardes fumer ; et tu les vois bouger. Tu les vois, comme elles étaient nouées les unes sur les autres quand le ventre était vivant et tu les vois bouger maintenant que la mort met doucement la main pour les dénouer. Tout ça t’indique. Mais comment veux-tu que tout l’avenir du monde soit écrit dans le ventre d’un lapin ? Et pourquoi d’un lapin ?
— Et pourquoi pas d’un lapin, tu pourrais me dire
— oui et non. Le ventre du lapin a sa part d’avenir, voilà tout. Tu regardes déjà ça. C’est déjà ça de pris.
— Vous me faites peur !
— Tais-toi, Esther, laisse-la parler. Alors ?
— Eh bien, alors, il n’y a pas d’alors, voilà.
— Oui, mais si ça ne dit pas ce que vous voulez ?
— Eh bien, vous vous mettez à vouloir ce que ça vous dit.
— Comment ?
— Ma fille, comment veux-tu que je te le dise. L’avenir, imagine-toi, c’est tout. Ce que tu voudrais savoir, toi, dans ce tout, ça n’est peut-être rien, tout petit, tiens, comme cette moulure de muscade là. Et il y a au contraire une chose à laquelle tu ne penses pas (l’avenir justement ce sont les choses auxquelles on ne pense pas) et c’est celle-là que tu vois, toute écrite dans le ventre du lapin. Tu crois que tu vas continuer à penser à ta moulure de muscade ?
— Vous me faites peur, madame !
— C’est pourquoi, je te dis, Valérie, tu cherches peut-être quelque chose, mais ce que tu trouves te fait passer l’envie de ce que tu cherches, il ne faut pas t’imaginer que tu marches là-dedans comme sur un chemin à midi. Tu entres dans ces choses-là comme dans une cave. Le ventre d’une bête est comme une cave. Et au moment où tu l’ouvres, quand précisément c’est le plus important, puisque du coup tu surprends la mort en train de dénouer l’écriture, le sang fait une grosse obscurité dessus le foie et les boyaux.
— Ne parlez plus, vous me faites peur !
— Laisse-la parler ! alors ?
— Toujours avec ton «alors» ! Alors rien. Un peu de l’avenir. Des fois assez pour que tu saches à peu près ce qui t’attend. Des fois pas assez, mais suffisamment pour que tu saches que quelque chose t’attend. Tu croyais que ça s’ouvrait comme un journal ! Il y a l’odeur du ventre, il y a la vapeur. Il y a ces nœuds de tripes qui se dénouent comme si on y allait doucement à les défaire sans que tu le voies. Mais tout n’est pas là.

Jean Giono, extrait de Deux cavaliers de l’orage [Gallimard, 1972]