Afra ~ Trakl

Picasso, Nu bleu - 1902

Picasso, Nu bleu – 1902

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Un enfant aux cheveux bruns. Prière et amen
assombrissent en silence la fraîcheur du soir
et le sourire d’Afra* rouge dans un décor jaune
de tournesols, de peur et de touffeur grise.

Enveloppée d’un manteau bleu, le moine la vit
jadis, pieusement peinte sur les vitraux ;
cela peut encore, dans les douleurs, être une douce compagnie
quand de ses étoiles elle lui hante le sang.

Déclin de l’automne ; et le silence du sureau.
Le front touche le mouvement bleu de l’eau,
un drap de crin posé sur un cercueil.

Des fruits pourris tombent des branches ;
indicible est le vol des oiseaux, rencontre
de mourants ; le suivent des années sombres.

Georg Trakl, extrait de Sébastien en rêve, Poésie/Gallimard, 2007
Traduit de l’allemand par Marc Petit &  Jean-Claude Schneider

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* NdT : Afra (en français Sainte Afre) : prostituée d’Augustodunum (Augsbourg), fut convertie par les moines Félix et Narcisse, et subit le martyre sous Dioclétien, en 304. Une chapelle ornée d’une peinture d’autel baroque lui est consacrée dans le village de Thaur, près de Mulhaü, au Tyrol. Peut-être le poème de Trakl se réfère-t-il à cette peinture (cf W. Methlagl, « Sonia und Afra », Austriaca n°25, Rouen,1987, p.67 sq.)

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88.

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Écrivant,  ce  n’est  pas  tant  que  l’on donne  aux  autres :
on prend, bien plutôt, mais pour rendre — comme, acharné,
rend sa proie, sans besoin du leurre,  l’oiseau de poing  dans
la paume pulsative du fauconnier.

Lionel-Édouard Martin, Brueghel en mes domaines
________________ ___Petites proses sur fond de lieux

Poésies d’Alvaro de Campos

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Et la spendeur des cartes, chemin abstrait qui mène à l’imagination concrète,
lettres et traits irréguliers qui débouchent sur la merveille.

Ce qui repose de rêve dans les reliures vétustes,
dans les signatures compliquées (ou si simples et déliées)  des vieux bouquins.
(Encre lointaine et décolorée ici présente par-delà la mort, ce qui, refusé à la vie de tous les jours, paraît dans les illustrations,
ce qu’annoncent involontairement certaines annonces illustrées.

Tout ce qui suggère, ou exrpime ce qu’il n’exprime pas, tout ce qui dit ce qu’il ne dit pas,
et l’âme rêve, différente et distraite.

Ô énigme visible du temps, que ce rien vivant où nous somme provisoirement !)

17 janvier 1933

Fernando Pessoa, Réticences in Poésies d’Alvaro de Campos
Poésie/Gallimard, 2009.

Mohamed al-Maghout ~ Maison près de la mer

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Que désire la poitrine de bronze
la mer enfourchant son beau coursier ?
Je ne veux pas que les rues soient si courtes
Je les veux profondes et pudiques
aussi longues et séduisantes
que des entrailles éparpillées au vent
Je veux seulement
juste pour un moment
caresser la blanche écume avec mon oqal*
alors que j’appareille quelque part
sous une pluie maussade
voir mon pays affamé
s’éloigner de moi
fleur après fleur, arbre après arbre
voir la pauvreté, le patriotisme et l’égalité
des hublots du bateau
pendant que des oiseaux d’eau nonchalants
pondent sur mon chapeau
et allument ma cigarette tordue par le vent
.
Je ne veux ni d’un père agitant vers moi sa cape
ni d’une amante croassant comme un corbeau
Je veux partir ainsi
démuni et paresseux
Chaque année je ferai un pas
et pour chaque génération, j’écrirai un mot
.
Il est temps de déchirer quelque chose
violemment appareiller sous une pluie maussade
pas comme un aventurier
enveloppé d’une trombe de valises et de fleurs
mais comme un ignoble rat
aux yeux larmoyants
qui se réveille effrayé
chaque fois qu’un bateau hurle
et que ses lanternes s’allument
tels les yeux mouillés des hyènes
.
Ô trottoirs magnifiques d’Europe
pierres couchées depuis des millénaires
sous les manteaux et la pointe des parapluies
y a-t-il un petit nid pour un bédouin d’Orient
portant son histoire sur le dos, tel un bûcheron ?
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Non…
je n’émigrerai pas sous les étoiles
je ne foulerai pas de mes souliers tes vagues pures
Je resterai à l’arrière du bateau
pour ronger son bois comme de la chair
L’une après l’autre je traverserai tes vagues sur le bout des ongles
.
Je construirai des nids sinueux entre les vagues
aussi profonds et sinueux que des ruelles
Je m’y protégerai des tempêtes
et des rugissements du vent
Des vagues antiques je me ferai un oreiller
Je dormirai tout habillé, avec mes chaussures et mes cahiers
jusqu’au matin
.
J’ouvrirai de larges routes pour l’errance
et les borderai
d’arbres et de sièges vides
Je chercherai un petit poisson
aux yeux de miel
Je chercherai ses seins avec mes doigts
et je l’épouserai
à la lueur de la lune et du brasier des boucheries
Des veines de l’eau je lui ferai une longue chevelure
et des yeux des anciens marins
une poitrine aux seins arrondis
Pour lui j’écrirai des poèmes
et nous nous promènerons dans les profondeurs de la mer splendide
à la façon des amoureux dans les marchés
Et sous les nuages bleus des marronniers
parmi les hurlements des nègres
le crissement des seins sauvages
alors que la mer me fera ses adieux, soupirant et toussant
comme un fumeur invétéré
je plongerai avec mes écailles vers les îles et les jungles
où les larmes des aigles s’amoncellent ainsi que du limon
et où les paroles fauves
pendent des arbres comme des figues
Je ne m’ennuierai pas là-bas
à me pavaner comme un paon
dans les chambres des braises ardentes
où ma sueur coulera sur les valises
et les tresses des voyageuses
dont je porterai les enfants à l’orée des îles
presserai les petits seins des épaules et du dos
soulevant mes cahiers rustiques comme une épée scintillante
à la face du monde entier
La nuit venue
quand les vagues sont des tombes obscurcies
et que le sang des captifs coule sous les voiliers couchés
je me dresserai sur une haute vague
comme un chef du haut de son balcon
et je crierai :
je suis seul, ô mon dieu

Mohamed al-Maghout, La joie n’est pas mon métier [Orphée La Différence, 2013]
Traduit de l’arabe (syrien) par Abdellatif  Laâbi

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NdT ► * Oqal : cordelette ; élément de la coiffure masculine des pays du Proche-Orient.

(cliquer sur l’image pour agrandir le texte)

Maison près de la mer_al-Maghout

87.

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Incartade. Tu peux rêver sur ce mot comme s’il t’aidait à te défaire de ce fardeau
des acceptations répétées creusant un espace sans saveur. Tu peux rêver ce brusque saut s’il approche de cette vérité enfouie dans les herbes, dans les ronces. Si bien distante qu’elle ne rôde plus qu’aux confins.

Pierre-Albert Jourdan, Ombelles  in L’espace de la perte

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