La rivière (Heym) ~ Delphine Durand

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Aeternitas igitur est interminabilis vitae
Tota, simul et aeterna possessio

Boèce

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Sur la plaine de roseaux
C’est la loi du naître et du mourir
Sur le Wannsee
L’eau glacée descend
Aux confins de tes cheveux
Ton front
Avalé par le tourbillonnement
Des branches
Tu guettes sur ta joue
Le calvaire d’une feuille morte
Tu as crié en tombant
Le soleil illuminait
En dessous
Une tache
C’était peut-être
Un bateau enseveli
Le moulin en tempête
De ton cœur
Comme unique objet débordant
De la douce mâchoire
De l’eau

Ah
C’en est fini de cette Allemagne
Qui tutoie la mort
Ce pays de curés
De filles blondes
Noyées dans le sang
Des pommes de cidrerie
Il est bon de boire un verre
De bière
Avant de danser sur la tête
Des morts

Les quatre cavaliers de l’Apocalypse
Sont prêts à prendre leur envol

Tu chantais les Ophélie insipides
Juste bonnes pour les rats
Et le malheur des sources
Qui tarissent
Les marguerites
Et maintenant c’est l’eau glacée
Qui te recouvre de son sperme brillant
En engorgeant ta bouche

Attendez-moi
Attendez- moi

Une bête ouvre des yeux obscurs

Sur la mousse
Rageusement tendre
Antérieure au péché

Attendez-moi

Mais les mots
Échappent à tes
Lèvres humaines
Nuit après nuit
Ta tunique de chasse
Retirée
Tu auras pris ces nuages flottants
Pour guides

Le printemps d’autrefois
Le dimanche accablant
De Berlin
Les sales
Mouches de cette ville
Couchée
Comme un grand démon
Tous ces étés
Et ces bulles de venin
À fleur de trottoir
Installés au café
Ces cadavres
L’œil livide

En route
Vers les égouts
Ces mains qui fouillent
Dans la pourriture
Laissant l’obscurité
Et la mort
S’emparer des rues
De putains galeuses
Autour de braseros
Ces putains
De la mélancolie
Française
Toutes de soie
Et de barbelés
Tu te défais
L’Allemagne
C’est la comptabilité des cadavres

Tu vas mourir de quelque chose
De plus doux
Que la guerre
Jamais les morts
Ne se sont trouvés plus seuls
Dans le bruissement
Des arbres
Dans un lait plus pur
Que ta nuque
Aucune tombe

Ne sera plus silencieuse
Que cette rivière
Qui n’aura d’autre culte
Que le tien
Mais une part
De toi
Portée par le courant
Vivra une fois pour toutes
Et pour toujours

Tu partiras d’ici
Sans en partir
Pour tout le reste
Les oiseaux
T’apprendront
La tendresse originelle

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Delphine Durand, Connaissance de l’ombre
Peintures de Serge Kantorowicz

Éditions le Réalgar, coll. l’Orpiment, 2019

Recension de Tristan Félix dans le N°36 de la revue Dissonances

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