Réflexions et propositions sur le vers français ~ Paul Claudel

Sculpture Jaume Plensa (série L'âme des mots)

Sculpture Jaume Plensa (série L’âme des mots)

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1. — On ne pense pas d’une manière continue, pas davantage qu’on ne sent d’une manière continue ou qu’on ne vit d’une manière continue. Il y a des coupures, il y a intervention du néant. La pensée bat comme la cervelle et le cœur. Notre appareil à penser en état de chargement ne débite pas une ligne ininterrompue, il fournit par éclairs, secousses, une masse disjointe d’idées, images, souvenirs, notions, concepts, puis se détend avant que l’esprit se réalise à l’état de conscience dans un nouvel acte. Sur cette matière première, l’écrivain éclairé par sa raison et son goût et guidé par un but plus ou moins distinctement perçu travaille, mais il est impossible de donner une image exacte des allures de la pensée si l’on ne tient pas compte du blanc et de l’intermittence.
___Tel est le vers essentiel et primordial, l’élément premier du langage, antérieur aux mots eux-mêmes : une idée isolée par du blanc. Avant le mot une certaine intensité, qualité et proportion de tension spirituelle.

2. — La parole écrite est employée à deux fins : ou bien nous voulons produire dans l’esprit du lecteur un état de connaissance ou bien un état de joie. Dans le premier cas, l’objet est la chose principale, il s’agit d’en fournir une description analytique exacte et complète, de faire progresser le lecteur par des chemins continus jusqu’à ce que le circuit du spectacle ou de la thèse ou de l’événement soit complet ; il ne faut pas que dans cette marche son pas soit distrait ou heurté. Dans le second cas, par le moyen des mots, comme le peintre par celui  des couleurs ou le musicien par celui des notes, nous voulons d’un spectacle ou d’une émotion ou même d’une idée abstraite constituer une sorte d’équivalent ou d’espèce soluble dans l’esprit. Ici l’expression devient la chose principale.  Nous informons le lecteur, nous le faisons participer à notre action créatrice ou poétique, nous plaçons dans la bouche secrète de son esprit une énonciation de tel objet ou de tel sentiment qui est agréable à la fois à sa pensée et à ses organes physiques d’expression. À l’imitation du vers premier que je viens de définir, nous procédons à l’émission d’une série de complexes isolés, il faut leur laisser, par l’alinéa, le temps, ne fût-ce qu’une seconde, de se coaguler à l’air libre, suivant les limites d’une mesure qui permette au lecteur d’en comprendre d’un seul coup et la structure et la saveur.
___Dans le premier cas, il y a prose, dans le second il y a poésie. Dans la prose les éléments primordiaux de la pensée sont en quelque sorte laminés et soudés, raccordés pour l’œil, et leurs ruptures natives sont artificiellement remplacées par des divisions logiques. Les blancs du stade créateur ne sont plus rappelés que par les signes de la ponctuation qui marquent les étapes dans le train uniforme du discours. Dans la poésie, au contraire, le lingot a été accepté tel quel et soumis seulement à une élaboration additionnelle dont nous allons maintenant examiner les conditions spirituelles et physiques.
[…]

Paul Claudel, premières pages de Réflexions sur la poésie [nrf Gallimard, coll. Idées, 1963]

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Icare au labyrinthe (extrait) ~Lionel-Édouard Martin

Vieux pont sur la Gartempe Photo © Marc Forestier

Vieux pont sur la Gartempe
Photo © Marc Forestier

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« – LioLio, la littérature est une illusion.

Une menterie que dément la réalité. C’est très bien de la sorte, tant qu’on évite de confondre, de fouiner aux carrefours. Sinon, direction La Manche et Don Quichotte, l’asile.

Bah, tu es assez ribouldingue pour tout voir à travers les mots… Alors, les carrefours…

Oui, mais quand même avec recul : je ne suis pas dupe, je sais faire la part des choses. Je ne confonds pas, certains confondent. Une anecdote : L’Homme qui plantait des arbres, ce très beau petit livre, c’est la réponse de Giono à un appel à contribution du Reader’s Digest. Il s’agissait de raconter la vie de la personne la plus marquante jamais rencontrée.
Giono s’exécute, crée de toutes pièces son berger planteur de glands sur les plateaux désertiques arides en diable, de Haute-Provence, et les forêts de chênes censées vingt ans plus tard couvrir la zone et aguicher la pluie. La nouvelle, publiée, rapporte à son auteur de quoi faire bouillir quelque temps sa marmite. Mais les Américains, comme saint Thomas, veulent voir pour croire. Ils expédient sur place un contrôleur de littérature, qui découvre bien évidemment le pot aux roses : le berger n’a pas plus existé qu’il n’a bouleversé localement le paysage ni le climat. Dûment constaté, le maquis persistant déplaît sur la côte Est: au point que le malheureux Giono doit retirer de sa daube, pour le rendre aux bouchers, le morceau de bœuf qu’il mitonnait en parfaite innocence dans sa cuisine d’écrivain. C’est ça, confondre, s’abstenir de la deuxième paire d’yeux. On parle du troisième œil : c’est quatre, je dis, qu’il faut écarquiller en permanence pour vivre à l’aise dans le double monde. Vivre, c’est sinon le trop plat pays ; mon paradis sur terre : des collines entourées de plaines. Tu me suis dans mon programme ?

Oui, un peu contrainte. Et puis j’apprends des choses, je ne mourrai pas idiote… Tu ne m’as pas raconté, ton patelin,c’est comment?

Mettre en mots le ressenti, résumer toutes ces années, ces êtres, ce langage qui nous ont modelés pour faire de nous ceux que nous sommes ? La branche, l’oiseau, que peuvent-ils nous dire d’un peu vrai des racines ? Pour comprendre l’arbre, c’est à la pierre qu’il faut s’adresser. Qui n’est pas causeuse, qui ne se livre qu’avec réticence.

Qu’aurais-je pu dire à Palombine de mes pierres, de mon calcaire natif ? Lui parler des ponts, des églises, des monuments ? Des vieux termes taillés à coups de serpe parmi ces brandes dont on fait les clôtures pour retenir les chèvres, les moutons, mais qui n’ont pas arrêté Taïfales, Angles, Sarmates,Wisigoths, bien heureux de nous envahir et de nous estamper de gènes barbares ? « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleublanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte » : oui sans doute, mais aussi l’héritage de ces passants, la fusion viscérale du premier melting pot qui nous a posé sur la langue en plus de nos bœufs de toujours – nous sommes de grands taiseux, des diseurs de rien – des appétits d’océan que nos barcasses, nos crues annuelles ne sont jamais parvenues à satisfaire : nous sommes à l’ancre, à l’attache, nos ficelles sont un peu grosses – mais qui pourrait les trancher ? Ceux qui partent reviennent à l’heure de la retraite, acquièrent une maison qu’ils retapent, attendent paisiblement la mort en tapant la belote, en poussant leur caddy chez Leader Price, en banquetant avec tout ce qui banquette, ripaille, gueuletonne, donneurs de sang, joueurs de boules, pompiers, gendarmes, anciens combattants, « commerçants dynamiques ».

C’est notre poème à nous, cette liste des occupations, la strophe qu’on dévide à longueur d’année avec la pêche, la chasse, les châtaignes, les champignons, tous ces « ch » qu’on a genre patate chaude en bouche et qui nous donnent par temps frais l’haleine médiévale des vieux saints souffleurs d’âme sur les murs des cryptes.

Ce n’était là rien à dire à Palombine, rien qui pût l’accrocher.»


Lionel-Édouard Martin, Icare au labyrinthe [Les Éditions du Sonneur, avril 2016]

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Voyage en Icarie littéraire, par Grégory Mion (et autres recensions sur le site de l’auteur)
Lionel-Édouard Martin répond au questionnaire du candide : Entretien avec l’auteur chez Brice fait des phrases.

Deux cavaliers de l’orage ~ Giono

Photo © Majid Abdel

Photo © Majid Abdel

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— Au fond, c’est le temps qui nous faisait parler de choses noires.
— Aussi peut-être pour une raison que je sais.
— Quelle raison, Delphine ?
— On peut lire l’avenir dans le ventre des bêtes.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire l’avenir des gens.
— Lequel, le nôtre ?
— Nous n’en avons pas un pour nous tout seul. Le nôtre est celui de tous.
— Ne parlez pas de l’avenir comme ça ; quand vous en parlez, c’est une chose qui fait peur.
— Peur ou non, c’est l’avenir.
— Tout l’avenir ? Tout ce qu’on veut ?
— Ah ! Non. Tout l’avenir y est. Quand il commence, il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête, mais si on voulait le voir tout entier, on serait obligé de tout éventrer. Il y en a un peu dans chacun. Quand tu ouvres le ventre d’un lapin, tu regardes les tripes ; tu les regardes fumer ; et tu les vois bouger. Tu les vois, comme elles étaient nouées les unes sur les autres quand le ventre était vivant et tu les vois bouger maintenant que la mort met doucement la main pour les dénouer. Tout ça t’indique. Mais comment veux-tu que tout l’avenir du monde soit écrit dans le ventre d’un lapin ? Et pourquoi d’un lapin ?
— Et pourquoi pas d’un lapin, tu pourrais me dire
— oui et non. Le ventre du lapin a sa part d’avenir, voilà tout. Tu regardes déjà ça. C’est déjà ça de pris.
— Vous me faites peur !
— Tais-toi, Esther, laisse-la parler. Alors ?
— Eh bien, alors, il n’y a pas d’alors, voilà.
— Oui, mais si ça ne dit pas ce que vous voulez ?
— Eh bien, vous vous mettez à vouloir ce que ça vous dit.
— Comment ?
— Ma fille, comment veux-tu que je te le dise. L’avenir, imagine-toi, c’est tout. Ce que tu voudrais savoir, toi, dans ce tout, ça n’est peut-être rien, tout petit, tiens, comme cette moulure de muscade là. Et il y a au contraire une chose à laquelle tu ne penses pas (l’avenir justement ce sont les choses auxquelles on ne pense pas) et c’est celle-là que tu vois, toute écrite dans le ventre du lapin. Tu crois que tu vas continuer à penser à ta moulure de muscade ?
— Vous me faites peur, madame !
— C’est pourquoi, je te dis, Valérie, tu cherches peut-être quelque chose, mais ce que tu trouves te fait passer l’envie de ce que tu cherches, il ne faut pas t’imaginer que tu marches là-dedans comme sur un chemin à midi. Tu entres dans ces choses-là comme dans une cave. Le ventre d’une bête est comme une cave. Et au moment où tu l’ouvres, quand précisément c’est le plus important, puisque du coup tu surprends la mort en train de dénouer l’écriture, le sang fait une grosse obscurité dessus le foie et les boyaux.
— Ne parlez plus, vous me faites peur !
— Laisse-la parler ! alors ?
— Toujours avec ton «alors» ! Alors rien. Un peu de l’avenir. Des fois assez pour que tu saches à peu près ce qui t’attend. Des fois pas assez, mais suffisamment pour que tu saches que quelque chose t’attend. Tu croyais que ça s’ouvrait comme un journal ! Il y a l’odeur du ventre, il y a la vapeur. Il y a ces nœuds de tripes qui se dénouent comme si on y allait doucement à les défaire sans que tu le voies. Mais tout n’est pas là.

Jean Giono, extrait de Deux cavaliers de l’orage [Gallimard, 1972]

Récits ~ Patrick Laupin

Photo © Hervé Valez

Photo © Hervé Valez

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IL EST VENU LÀ, AMENÉ PAR LE DÉSESPOIR vivant qu’autrefois elle jeta en lui. Ils ne se parlent pas, bien que depuis toujours entre eux deux cette violence mutique soit l’égal d’un rituel, un rituel de meurtre. Lui, il ne dit rien parce qu’il veut venir. Elle, elle le regarde pour le retenir, unique raison de vivre et souffrir à distance (les mêmes yeux, la même lueur déceptive) depuis ce jour perdu sous la lumière abrupte de juillet où elle disparut en lui à la manière d’une crue, une digue par un fleuve rompue, un plus profond oubli. Ce silence jeté en lui le lie au bord du monde, au bord abandonné où parler s’effondre, où plus rien ne retient. Depuis que pèse la menace, rien n’altère plus ce silence. La menace est cet état de fragilité intérieur où le monde tremble. Opacité et transparence. Jamais midi jamais les arbres jamais la campagne environnante ne viennent ainsi lueur montante tournoyer tomber en nous. Écrire revient alors à tracer d’un doigt des signes sur la buée, d’un geste ouvrir puis fermer la fenêtre, de la joue frôler les plis sombres du rideau. Un regard sans défense porté dehors. Immobile brille le jour. Entre douleur et larmes la migration d’une brûlure, un pardon, une plainte perdue, une amertume sans nom. Tout ce qui aujourd’hui retient de vivre, jette bref et désemparé dans ce peu d’étendue. Passent ou retiennent comme une délivrance quelques vestiges (la rumeur inquiète de l’aube, la trouée bleu pâle des peupliers). Sans nom vitesse et lenteur se fondent. Accès à la fragilité, la peur s’y brise, s’y brisent aussi la douceur, la douleur. Pas une vague de lumière, pas un grain de poussière, qui ne renversent avec l’évidence de l’angoisse, comme la rosée matinale tombe sur l’herbe. Sensibilité aiguë, extrême, où la poésie devient le monde. Peur et poésie. Maladie et pensée. Tremblement accru par la vérité du jour. Comme une douleur maintenant un peu plus proche (un peu moins suffocante), il reste là, penché avec la marque d’autre chose, répétant à demi-mot, noyant les reflets, sans suite aucune car le tout est terrifiant, intolérable.

Patrick Laupin, Récits (Œuvres poétiques, Tome 1 – La rumeur libre Éditions, 2012)