Langue en province du corps

Citadelle de Brouage Source

Citadelle de Brouage
Source

.

C’est si étrange de dire « je parle dans une langue »
quand la langue vous parle dans la bouche,
de constater que vos mots sans papier
sont toujours
les premiers étrangers à vous faire signe
en sémaphores.

C’est si étrange de vouloir écrire
ce qui n’est jamais gouvernable,
et de partir à la dérive, avec la phrase grêle, mutine,
précaire esquif,
la toujours jeune phrase étonnée,
comme deux corps en amour à la merci
du premier fleuve survenu,
si étrange de nous sentir à deux exister soudain,
agrandis d’un songe sur l’autre bord de l’océan.

S’en va la solitude à tête trop sage
d’hexagone,
s’en va en habits d’errante, sous chapeau d’insomnie,
pour défier les formes machinales.

Désormais, j’apprends
à te laisser crier par veine d’éphémère,
plaisir tanné, figure de soufi,
ma longue phrase dans ta spirale
échappée d’un continent vers l’autre.

Et je t’aime de vivre ainsi, disjointe rassemblée,
parce qu’une phrase nue
est toujours habillée de tous ses souvenirs.

Écoute-moi, toi l’étrangère à langue intime,
au moment de déformer à nouveau le miroir
pour t’en saisir, plus vraie.
Notre vœu hors d’atteinte loge ici
dans le sexe des branches
où brûle la pierre d’accordailles.

Nous, brûlant à contre-mots face à l’hégémonie fanée
des parler vides d’aéroport.

Nous, en nomades hagards
défiant les syntaxes trop soumises.

Nous sommes de ce peuple qui croit
à la gymnastique incendiaire des paroles,
aux trous à crabes du récit amoureux.

Ensemble, nous marchons ; parfois tu t’écartes
pour mieux mener ta vie,
nous avançons comme on récite ailleurs ces mots
qui nouent les doigts de l’écriture :
notre province saura toujours tirer la langue
à ceux qui voudraient l’oublier.

Dominique Sorrente, Poèmes pour le Québec et la francophonie,
in Là où se rétrécit le fleuve, Anthologie, Écritout, 2008.

La rue différée ~ Dominique Sorrente

femme_NB

.

La grande affaire du quotidien est revenue,
à la sonnerie du réveil, défrayer la chronique.

Les vies désolées traînent les jambes.

La routine réapprend
à se couper en deux
dans les exercices du trafic.

L’air pulvérise les aigreurs d’infortune.

Dans les draps, une lumière
s’infiltre,
indécente, nue comme la paresse
cent  fois incomprise
des amoureux
qui sucent, corps à corps, la peau du jour
pour tout le temps qu’il leur faudra.

Dominique Sorrente, extrait de Héros sans histoire (2006)
Pays sous les continents – Un itinéraire poétique 1978 – 2008, MLD  2009

* * *

La via rimandata

La grande faccenda della vita quotidiana è tornata
al centro dei commenti, allo squillo della sveglia.

Le vite desolate  trascinano le gambe

Il solito tran tran impara di nuovo
a dividersi in due
nella mossa del traffico

L’aria polverizza acide sventure

Nelle lenzuola, una luce
s’infiltra
indecente, nuda come l’indolenza
cento volte incompresa
dagli innamorati
che succhiano, corpo a corpo, la pelle del giorno
per quanto tempo ci vorrà.

Dominique Sorrente, La rue différée
Traduction © Valérie Brantôme, 2009

Pierre d’Aran ~ Dominique Sorrente

.

Ce qui nous dresse et nous prend les mains,
un paysage, souvent le même,
se détournant de la journée à peine finie.
Il vient vers nous,
illuminé,
comme si déjà nous l’avions aperçu.

*

Pirogue sur les têtes anciennes.
Noire et noire dans les sables.

Le primitif s’est uni aux marcheurs
sur l’autre bord
où plus aucun îlien ne va.
Laissant les traces figurantes,
attendant l’éclaircie.

Posé devant les yeux, le doigt
d’un signe plombe la mer
au-dessus des milliers d’années de chaos.

*

Les habitants se sont assis en cercle
pour raconter l’histoire de leurs animaux.
Ceux-là ne séparent plus le ciel
et ne séparent plus la terre.
De mémoire, ils perpétuent des usages
dont la valeur s’est éloignée.

Il y a un grand châle au milieu des hommes.

Dominique Sorrente, Pierre d’Aran (extrait), La combe obscure,
Cheyne éditeur, 1985

Solitude de Qo ~ Dominique Sorrente

.

Solitude de Qo, à présent, sanglée
des jours qui ne sont pas venus.

On entendait des pas. On vivait dans ce
leurre.

C’était comme le chemin de grands oiseaux
qui s’était mis à croire que, lui aussi, volait.

 Il te faut promettre la source.

Il te faut promettre la chute.

Puis tout ce qu’il te faut
devient braise.

L’injonction, venue d’on ne sait où,
attise alors trop de feu dans la tête.

Calmer le jeu, dit la pitié.

À quoi bon témoigner
de choses qui voulurent être
et ne sont plus
dans cette ville qui se rencogne sur la carte ?

Des pieds abordent le trottoir,
une noria de silhouettes
s’en va,
et les quelques mille fumées travaillent
au devoir délabré des saisons.

Et il se peut alors cela.

Qo pleure dans tes larmes.

D. Sorrente,  Le Petit Livre de Qo , Cheyne, 2001.

Esquisse pour la vivante ~ Dominique Sorrente

© Photo Tomas Ruck

.

Je suis celle qui se voue à la flamme, dis-tu..

Et moi,
dormeur debout
ou marcheur allongé,
je me vois pactiser avec le corps du feu..

Nu parmi les encres sèches,
avant de retourner à la boue,
avant que chaque mot me dépossède
sous sa feuille de verre,.

je me vois
qui écoute, émerveillé,
où ton ventre respire,
dans le magma pur des origines,
le bruit que fait une chute
insignifiante..

Où plus rien ne résonne, tu te lèves, tu es la vivante.
.
Sur l’univers de ta peau, je consacre chaque centimètre.

Et voici,
dans l’incertain pays, je touche la violence, et la douceur
de cette violence,
quand tu dis : désastre de l’enfant intérieur.

Puis j’imagine le cocotier aux deux sexes dans une seule graine,
et le doreur sur trempe
qui dit : on a toujours deux vies..

C’est bien ici. Les amoureux se reconnaissent
à leur façon de trouver des anagrammes
aux prénoms de la terre.
Ils rient pour faire de la conversation une oeuvre d’art.

Sur ce rebord du monde qui nous rendra tous étrangers,
je suis
un corps debout
qui tient le paysage.

.

Dominique Sorrente, Esquisse pour la vivante (extrait)

C’est bien ici la TerreÉditions MLD, 2012

.

.

.