Les envies satisfaites ~ H. Michaux

cordeaucou

 

Je n’ai guère fait de mal à personne dans la vie. Je n’en avais que l’envie. Je n’en avais bientôt plus l’envie. J’avais satisfait mon envie.
Dans la vie on ne réalise jamais ce qu’on veut. Eussiez-vous par un meurtre heureux supprimé vos cinq ennemis, ils vous créeront encore des ennuis. Et c’est le comble, venant de morts pour la mort desquels on s’est donné tant de mal. Puis il y a toujours dans l’exécution quelque chose qui n’a pas été parfait, au lieu qu’à ma façon je peux les tuer deux fois, vingt fois et davantage. Le même homme chaque fois me livre sa gueule abhorrée que je lui rentrerai dans les épaules jusqu’à ce que mort s’ensuive, et, cette mort accomplie et l’homme est déjà froid, si un détail m’a gêné, je le relève séance tenante et le rassassine avec les retouches appropriées.
C’est pour quoi dans le réel, comme on dit, je ne fais de mal à personne ; même pas à mes ennemis.
Je les garde pour mon spectacle, où, avec le soin et le désintéressement voulu (sans lequel il n’est pas d’art) et avec les corrections et les répétitions convenables, je leur fais leur affaire.
Aussi très peu de gens ont-ils eu à se plaindre de moi sauf s’ils sont grossièrement venus se jeter dans mon chemin. Et encore…
Mon cœur vidé périodiquement de sa méchanceté s’ouvre à la bonté et l’on pourrait presque me confier une fillette quelques heures. Il ne lui arriverait sans doute rien de fâcheux. Qui sait ? elle me quitterait même à regret…

Henri Michaux, La vie dans les plis (1949)
in L’espace du dedans, Pages choisies, nrf Gallimard, 2007

Clown ~ Henri Michaux

Le clown _ Bernard Buffet

Clown au chapeau melon
Bernard Buffet

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Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec une sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
À coups de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert à tous,
ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée à force d’être nul
et ras…
et risible…

Henri Michaux, extrait de Peintures (1939)
in L’espace du dedans, Pages choisies – Poésie/Gallimard, 2007.

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► Une lecture du Clown sur le site de Jean-Michel Maulpoix