Un instant appuyé contre le vent ~ Lionel Jung-Allégret

Source

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Sur la route où je marche, jamais on ne sait quand vient
la corde de l’aube. Des insectes noirs palpent l’air qu’on
respire. La nuit entoure d’autres nuits.

Je  vois leurs ailes transparentes
et  la pureté  terrifiante d’un pays de cendres qui brûle.

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Je regarde le jour lent vers l’horizon se poser comme une
paroi immobile rendue à la terre.

Des fourmis suffocantes entrer dans l’ombre des miroirs.

La pensée étendue sur l’herbe couchée.

À  l’heure  inhabitée, qui viendra dans le trouble du soir
parler la langue   funèbre ?

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Une fenêtre de nuit s’ouvre.  Je suis seul à veiller.  Des ailes
de papillons crépitent sur les lampes. Le corps de la maison
a enfermé ses rêves.

Il fait froid devant la lumière.  Des cris étouffés passent  de
chambres en  chambres.  Personne  ne  revient  d’entre  les
murs.

Je regarde un nourrisson comme la pureté qui dort sous
ses yeux d’argent.

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LJA_Un instant appuyé contre le ventLionel Jung-Allégret, extrait d’Un instant appuyé contre le vent,
Encres de Jean Anguera
Al Manar Éditions Alain Gorius, 2014

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Note de lecture d’Angèle Paoli sur Terres de Femmes
► Extraits de précédents recueils Ici & Ici.

Parallaxes ~ Lionel Jung-Allégret

Photo © JC Bonachera

Photo © JC Bonachera

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L’aube était soudain venue, blanche comme une colline touchée
par une neige de passage.

Il y avait des apparitions dans la blancheur, des formes passantes,
des appels inachevés sous un soleil de craie comme des traînées de
volts dans un cœur qui s’étreint.

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… cela a commencé il y a longtemps ; c’était là, imperceptiblement ; si éloigné, ou si proche, que l’on devine seulement un sillage effacé, comme une fumée presque invisible dans le ciel ;

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C’est une heure de solitude. Presque une fissure. Aux marges de
la lumière. Une absorption dans les lignes du silence.

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On croit assister à la naissance de la vie : une impression
effrayante de déjà-vu …

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on ne sait s’il s’agit de la naissance d’un vide, ou de son retrait ; on dirait de la lumière sans lumière, absorbée par sa propre distance ; ça n’est presque rien, un souffle sur le visage, qui parfois s’en détache, pas toujours, s’attarde, pareil à l’air froid après la dissipation de l’ombre ;

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Le vent se pose

l’herbe le dénoue
l’apaise

un temps.

Celui d’une distance où le regard abrupt se perd et s’enroule dans
un sifflement de gréement céleste. Avant de faire face. Avant de
retrouver la chair mangée par le sable.

Un temps.

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on ne perçoit qu’un  fugitif aplat, comme une salissure ancienne  diluée dans  la couleur ; on pourrait ne pas s’y arrêter ; c’est une  question d’habitude ; il suffirait de détourner le regard ; d’en chasser la gêne comme celle d’un grain sur la cornée ; ce n’est peut-être que cela ; un reflet …

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Lionel Jung-Allégret, extrait de Parallaxes, Al Manar Éditions Alain Gorius, 2013 / Interventions Joël Leick

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► Un autre extrait de Parallaxes sur Terres de Femmes & Note de lecture par Angèle Paoli.
► voir aussi, du  précédent recueil, Écorces

Écorces ~ Lionel Jung-Allégret

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Tu crains l’oubli dans les fermentations hostiles de la terre ;
la perte des visages qui pèsent dans ton visage ; les décombres
à vif dans la disparition de la pensée.

Il n’y a pas de mot pour cela.

Il te reste un présent si mince entre des trous béants.

*

J’ai retourné la mémoire des grands rochers et il n’y avait que
l’instant sous le sable.

Le nom des noyés, verdissant sur le parapet des morts. La
tristesse, dissipée sous les suppliques.

De la douleur démente, ne restait que la douleur

de l’oubli..

Il y avait un pas d’aujourd’hui dans les pas d’autrefois.

*.

Falaises longévives, parcourues jusqu’à l’usure de la colère,
jusqu’à l’épuisement de l’attente. Avec quel espoir l’arbre
s’y affermit lentement pour une vie de feuilles ?
Elle brûle, l’eau verte de l’innocence.

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Je me souviens des noms humides dans la poussière. De
l’enfance triste couchée sur les fourmis.

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Les yeux de mon père qui noircissaient devant la mer.

Qui a frotté mes yeux sur les peines qui me nomment ?

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Lionel Jung-Allégret, extrait de Écorces,
Al Manar Éditions Alain Gorius, 2012 [Dessins Philippe Hélénon]

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Éléments biographiques

► Rencontre signature et exposition de peinture le 23 mai à 18h30 au Reid Hall, Columbia University à Paris (6e).

► Un autre extrait sur Terres de Femmes

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