Onzains de la nuit et du désir

 

XXI

« Cet horizon ment-il, lui qui promet
la récompense d’un pays inespéré ?
Que peuvent les mots du poème si les bras
n’étreignent que le vide, si le temps
détourne de nos lèvres ceux qu’avec
tant de sortilèges d’amour
nous aurions voulu retenir ? »
La lune se levait. Le grand silence
pesait comme une pierre sur mon cœur.
Pourtant, un ange vint. Disant
sévèrement : Je suis la question. Non l’oracle.

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coton

 

XXII

Ils ne nous diront rien, les morts, de ce que l’ombre
leur a appris. Et même s’il semble parfois
qu’ils viennent se pencher par-dessus notre épaule
et nous appellent d’une voix faible, rien ne parvient
à nos oreilles de leur souffle privé de corps. La lumière
suffit à tout éteindre de leur appel.
Si  nous les entendions, c’est qu’une nuit
plus absolue que toute nuit enserrerait nos propres corps,
nous dont les sens veillent toujours, même endormis.
Et c’est pourquoi parfois, à la faveur d’un extrême sommeil
malgré tout, ils adviennent, lorsque nous-mêmes approchons d’eux.

 

JYMasson_OnzainsJean-Yves Masson, Onzains de la nuit et du désir
Cheyne éditeur, 2010 (collection verte)

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► Un autre poème ICI.

Kamakura ~ Jean-Yves Masson

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Que s’abaisse le toit des temples vers la mer
comme vers l’énigme des dieux la révérence :
chiffres de solitude humaine, mains en prière,
battements d’ailes vers les îles, là-bas.
Sur le sable un enfant jouait avec des ossements de bêtes,
on avait allumé des feux près de la mer,
trois jeunes filles chantaient et dansaient.
Je me souviens avec désir de cette fête de juillet
au crépuscule sous le toit suprême : astres errants,
le Ciel ouvert et les constellations, promesse
inaccomplie toujours, notre incertaine destination
d’hommes. Dieux conjurés, vous habitiez ces temples
où l’on frappe des mains vers vos regards absents,
et la nuit du Japon montait, fragile et sombre.
Kamakura, ville posée sur la limite de la terre,
toute aux eaux vertes de la mer.

Jean-Yves Masson  in Cent poèmes pour ailleurs
(Anthologie établie par Claude-Michel Cluny)
Orphée La Différence, 1991