Sans oracle ~ Patrick Laupin

© Photo Sarolta Bán

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C’était quand même un peu disparaître
derrière quelque chose
derrière le mur physique des paroles
non pas une disparition — une déperdition
mot à mot lettre à lettre et tout le langage
dispersé dans ma tête
où je voulais j’espérais que la compréhension
naisse identique à l’amour
Fête de mai ni feuille ni théâtre
l’ombre noyée de mon angoisse
et la très haute lumière des chambres
froissée dans ce point de rêve endolori
d’où je m’éveillais enfant dans la coupure terrible
et noire d’un point diurne forcené d’irréalité
Que n’ai-je à espérer jour après jour
que la lente amère balancelle d’un présage
Ô signe physique d’un langage
des rythmes sacrilèges
une vitalité presque malade
Des portes un soir ou un matin
quand toute la douleur fêlée
des signes de dissociation
vanne un cri d’appel au creux du monde
du proche et du lointain qui souffrent encore
Ma terre de vision mes rêves de douleur
jamais nous ne sommes semblables
Déjà la masse noire confuse des corps auprès du lac
et l’ironie tragique des arbres sous la pluie
J’ai souffert te servir
j’ai ouvert des portes sans te trouver
je chérissais un principe d’espérance
je me suis retrouvé comme j’étais
triste, imbécile, marchant les deux pieds devant
ne voyant même pas l’âme d’un Dieu frôler mes yeux
Avril ne m’a compté que la cruelle étude apatride
et je n’ai pas vu le vent simple derrière l’ordre
ébloui du monde — Sans oracle
Je me suis mal protégé de ces roses mystérieuses
et fatidiques de l’aurore
qui élèvent en moi leur sentence
comme des temples ou des strophes puériles de la mort..

Patrick Laupin, extrait de La rumeur libre (Corps et âmes), Paroles d’Aube, 1993

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NB : La rumeur libre, rééditée, ensemble  une série d’autres écrits dont le tirage est épuisé, aux Éditions Comp’Act, (devenues L’Act Mem), collection Scalène en 2001 dans le recueil Poésie. Récit. En 2011, les éditions L’Act Mem ont dû cesser leur activité…

Suspension

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Temps venu de passer en soi. Le monde au-dehors à peine perméable.
Ainsi l’ordre fut-il jeté :  ne plus ébruiter désormais ce qui prend figure
de dévastation dans le cours de l’ordinaire.

VB  

Horror vacui ~ Leonardo Sinisgalli

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PRENONS RIMBAUD. — Qu’est-ce qui nous revient à l’esprit quand nous nous souvenons de lui ? Science et patience / Ne me désaltèrent ou bien J’ai fait la magique étude / Du bonheur que nul n’élude. La découverte, enfin, de nouveaux verbes : éluder, altérer, et non d’adjectifs ou de substantifs. Ce n’est donc pas la couleur mais le jugement qui nous frappe. Et le verbe, on le sait, traîne avec lui une histoire, un mouvement, un lieu. C’est le seul mot qui par lui-même ait un sens pour tous les hommes. La poésie s’est dépouillée de ses artifices pour exprimer un mode d’être, d’exister.

LES VIS doivent être bien serrées pour éviter que la construction n’oscille, ne se voûte, se torde et se brise. La poésie est un instrument dans lequel le son, pour naître, ne doit pas rencontrer d’obstacles, ni d’interstices, sans quoi la forme se délite et la voix se fêle sans prendre son essor.

LE DOUTE nous saisit mille fois : peut-être ne réussissons-nous à sentir que dans la mesure où nous sommes capables de nous exprimer. Peut-être tous les mouvements, tous les sentiments que nous appelons inexprimables ne sont-ils tels que parce qu’ils n’existent pas. Peut-être notre sentiment mûrit-il à travers notre langage,la poésie n’ayant d’autre validité que la justesse de la forme, des accents, de la voix qui la prononce ou la déclame. Leopardi va même jusqu’à dire qu’il ressentait très douloureusement, face à certains spectacles de la nature, l’impossibilité de les exprimer, parce que celle-ci était précisément le signe de son incapacité à sentir. N’existe-t-il donc rien au monde en-dehors de ce que les poètes parviennent à dire ? C’est donc qu’il y a pour l’homme un impératif plus fort que celui de vivre et de naviguer, et, que le témoignage de quelques hommes s’exprimant au nom de tous les autres est un témoignage plus assuré que les autres ? Le poète confronté à une beauté tout illusoire pour lui tant qu’elle n’est pas écrite est pareil au héros enchanté d’Addison «qui voit partout de magnifiques châteaux, bois et prairies, écoute le chant des oiseaux et le murmure des fontaines» et, chevalier inconsolable, ne sait pas renoncer cependant à l’idée que tout ce qu’il a sous les yeux n’est qu’un mirage.

Leonardo Sinisgalli, Horror vacui – Arfyuen, 1995, p.78 et s.                                       Trad. Jean-Yves Masson

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Alinéas sans attendu

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Nul ne sut pourquoi
ce jour courbé dans l’hiver
creva d’un bruit impoli

Il était couleur de muraille
halait bas la horde des certitudes,
doigt sur les lèvres,
intimant campement au silence .

Il portait loin dans l’absurde
un temps suicidé
oublieux de l’empreinte.
Aucune vérité n’y avait plus demeure .

Et notre distance soudain d’étoile,
de clarté brouillon,
saluait impavide tes colères.
Ces jours mangés de la recluse..

Je voulais sans mesure ton front grand,
parlant ses ciels hyalins,
rien de cette folie noire
opposée dans l’orage.

               VB

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Parler (2) ~ Philippe Jaccottet

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Source : Willg Photos

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Chacun a vu un jour (encore aujourd’hui on cherche à nous cacher jusqu’à la vue du feu)
ce que devient la feuille de papier près de la flamme,
comme elle se rétracte, hâtivement, se racornit,
s’effrange… Il peut nous arriver cela aussi,
ce mouvement de retrait convulsif, toujours trop tard,
et néanmoins recommencé pendant des jours,
toujours plus faible, effrayé, saccadé,
devant bien pire que du feu.

Car le feu a encore une splendeur, même s’il ruine,
il est rouge, il se laisse comparer au tigre
ou à la rose, à la rigueur on peut prétendre,
on peut s’imaginer qu’on le désire
comme une langue ou comme un corps ;
autrement dit, c’est matière à poème
depuis toujours, cela peut embraser la page
et d’une flamme soudain plus haute et plus vive
illuminer la chambre jusqu’au lit ou au jardin
sans vous brûler — comme si, au contraire,
on était dans son voisinage plus ardent, comme s’il
vous rendait le souffle, comme si
l’on était de nouveau un homme jeune devant qui

l’avenir n’a pas de fin…

C’est autre chose, et pire, ce qui fait un être
se recroqueviller sur lui-même, reculer
tout au fond de la chambre, appeler à l’aide
n’importe qui, n’importe comment :
c’est ce qui n’a ni forme, ni visage, ni aucun nom,
ce qu’on ne peut apprivoiser dans les images
heureuses, ni soumettre aux lois des mots,
ce qui déchire la page
comme cela déchire la peau,
ce qui empêche de parler en autre langue que de bête.

Philippe Jaccottet,  in Chants d’en bas , L’encre serait de l’ombre,

nrf Poésie/Gallimard, 2011