Un mur anonyme au fond d’un pub londonien

Photo © Patrick Ems

.

Figure au teint clair avivée de l’éclat du rouge offert aux lèvres, mystère charmeur de ce sourire que je t’ai toujours connu. De ton feutre fauve s’échappent de longues mèches soignées, brunes, brillantes. Peu ou prou, vingt cinq ans ont passé.

Les photos des morts parfois nous traversent comme un vent triste. On lit sur leurs instants le retour éphémère de vieilles joies, un temps dont on n’a jamais vraiment pris congé. Aussi soudainement que les cieux énervés lâchent leur grain, des cataractes de souvenirs s’en viennent dégringoler aux abords des yeux. En soi, ça bout d’une tendresse inattendue, envahissante, au siège du cœur et des méninges.

On a beau se dire « l’eau a coulé sous les ponts », ce temps fortuit du présent que l’on consacre à ordonner réveille une absence logée à demeure, dans un coin bien propre de la mémoire, aussi douce que les partages d’autrefois, aussi terrible que le temps où il fallut apprendre à faire sans. On sourit de cette nostalgie qu’on ne réparera jamais, des centaines de lettres qui ont traversé le ciel et qu’on n’a pas le courage de sortir de leur boîte de poussière, parce que les morceaux d’existence qu’elles contiennent sont encore si vivants, si actuels. Mais les photos… L’image et ses négatifs sont gardiens du lieu mémoriel tout comme les mots, pas encore nés à la toile, qui mirent le récit et l’intime part de soi sur les innombrables feuillets du papier à lettres.

Ce qui fut légué aux années s’est pour toujours détaché de ce matin glacial de novembre où nos pas, au sortir de l’hôtel, ont erré dans la brume du quai des pêcheurs avant l’heure de l’adieu. Nous étions deux, issus de la nuit, serrés dans la peine et le désarroi, à t’accompagner vers ton repos, ton bord d’océan.

La proximité n’est plus de cet ordre qui enfante la douleur — elle, qui a ferré le cœur si durement, maltraitant jusqu’à la révolte le dialogue au divin — peut-être est-ce au contraire une proximité de l’approche, le sentiment diffus d’une confiance à venir. L’heure du revoir.

VB

 

Publicités

Esquisse sans suite

 

J’écoute une colombe venue d’autres déluges.
Ungaretti

.

.

carlos-pradal_passantes

Carlos Pradal, Passantes

Maryline est photogénique.
Brune comme les blés d’automne, tendue dans ce présent composé qui s’arrime au lointain.
Marquise éphémère qu’adoube l’accident voulu de la lumière, main accrocheuse en sa part d’intime froissure, tout concourt en une lente goulée d’infini piquée dans la peau brève de l’instant.
Des bleus tendres habitent son regard, qui parfois trahissent violence des heures amères, et tendent indociles ces fragiles équilibres de la volonté. Car Maryline embrasse la perpétuelle querelle des mondes.
Mi-farouche, mi-assaillante, ses mots boulent à l’abrupt, culbutent un peu brouillon et quand, d’un doigt pourtant léger, tu embarrasses l’ordre de ses jaillissements premiers, elle ne l’entend pas de cette oreille et rejette, bourrue, le temps confronté de la langue.
Parfois aussi, ses lèvres s’ouvrent en un sourire qui vous bouscule les entrailles d’une joie inattendue.
Elle est de ces êtres avides des matins qui, dans l’humidité naissante du jour, viennent se rouler demi-nus dans l’herbe de rosée et consentent à l’animal cri du corps.
Maryline ne  donne à personne sa vérité, on ne passe pas le détroit au fond de ses yeux, de paradoxe et d’océan, d’évasion close et de liberté dormante. Entre les eaux vertes, grises, tristes et plus fortes que la terre.

Elle mange seule le pain de la peine cependant qu’au revers d’un désastre,  vienne le feu jusqu’à son ultime brandon. Elle consent,  Maryline, autant qu’elle se sait fugitive, à cette part médullaire qui fait de l’autre son angle primordial.

 VB, November

Capte-moi

Vincenzo Dandini, Elia e l'angelo

Vincenzo Dandini, Elia e l’angelo

.

Capte-moi.

J’épouse tes marches, montées d’escaliers dans le vent et la splendeur, une à une tes salles aux avancées multipliées sous l’écho mesuré de l’objectif.

Capte-moi.

Concentration. La bouche se fait mécanique. Passation de langues – elle dit, je redis – translation d’une époque oubliée qui gouverne en convenances le cérémonial de la brosse et du pinceau.

Aujourd’hui, mémoire. À réveiller les silences quémandés à l’esprit dans le défilé des pas, je cherche encore aux grands murs blancs du palais le secret des ors et des bleus de Madone, celui des regards affranchis qui parlent l’âme du maître. Là où carcans et libertés consomment leur union, la chronique des portraits donne en savants drapés de velours passions andrinoples et véhémences du corps.

Mystère inouï de ce siècle florentin qui peint mâtines ses jouvencelles toutes nimbées de leur sainteté, qui convoque au banquet des regards la grâce toute d’offrande des carnations, dans la célébration des étoffes et des rubans, qui de ciel, qui de corail. Mais pourquoi, au fait ?

Le temps est celui de vivre. Cette flamme créatrice qui semble dire : de férule, je ne subirai que celle de la couleur.

Capte-moi.

Magie des ateliers d’antan où se broie dans l’ivresse voulue la fabuleuse histoire des pigments.

VB  – Pistoia, Printemps 2009

Pour une page d’encre lézarde

Photo © John Painter

Photo © John Painter

.

 

La roue du récit : tout de rouille, enferrée dans l’idée aux doigts raides, et ce vieux regret d’inertie qu’on traîne encore à peine.

Par quelle loi soumettre le quelque chose qui couve en nous, à l’étouffée, convoquant de tacites correspondances à l’œuvre du dehors vers l’esprit, de l’esprit vers un dedans toujours cicatriciel ? Traduire le monde et tout ce qu’il porte d’inacceptable tombe dans l’heure vaine ; à qui bon vouloir en presser l’absurdité, ce n’est que boire à la coupe d’un suc nauséabond, au goût de fuite et de nuit amère.

Un pan de feuille nu, où régurgiter la blessure.

* * *

Frottement brusque — L’enfance qu’on mesure, une nostalgie lointaine qui cueille encore en souvenir le rouge vif de la groseille sous l’été, les doigts empourprés de la mûre des chemins, l’aïeul sévère qui t’apprît la pêche et la droiture, l’assiette de saveurs au goût de jardin du petit matin — Grand-mère, tendresse aimante.

Combien tu les aimes, ces joies bondissantes d’autrefois qui savent encore heurter la part surgelée du quotidien, le prêt-à-bouffer de la rentabilité, la ville anonyme et l’individu fantôme qui glisse sans sourire au rebord de tes pas.

Un pan de feuille nu, où jeter pêle-mêle l’instant anarchique. Et chercher par quels ininterprétables traits s’enfuit la part du moi réclamante, défaite, perdue de tristesse.

VB, Octobre présent

La ruelle vidée d’octobre

.
.

V
.

Il suffit de peu
pour dénouer le long fleuve sinueux,
l’approche du froid qui réclame.

Une audition prolongée par-delà la ruelle
où manquerait la langue des signes

Quoiqu’on veuille, le fer s’émousse
de lente agonie et de lasse impatience
Surgi, cet automne de violon que l’on trace au pinceau,
une danse qui renaît et succède
aux ombres mourantes.

Bouche taiseuse, forteresse
qui ne féconde
que l’oubli.

Valérie Brantôme, Octobre présent