Esquisse sans suite

 

J’écoute une colombe venue d’autres déluges.
Ungaretti

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Carlos Pradal, Passantes

Maryline est photogénique.
Brune comme les blés d’automne, tendue dans ce présent composé qui s’arrime au lointain.
Marquise éphémère qu’adoube l’accident voulu de la lumière, main accrocheuse en sa part d’intime froissure, tout concourt en une lente goulée d’infini piquée dans la peau brève de l’instant.
Des bleus tendres habitent son regard, qui parfois trahissent violence des heures amères, et tendent indociles ces fragiles équilibres de la volonté. Car Maryline embrasse la perpétuelle querelle des mondes.
Mi-farouche, mi-assaillante, ses mots boulent à l’abrupt, culbutent un peu brouillon et quand, d’un doigt pourtant léger, tu embarrasses l’ordre de ses jaillissements premiers, elle ne l’entend pas de cette oreille et rejette, bourrue, le temps confronté de la langue.
Parfois aussi, ses lèvres s’ouvrent en un sourire qui vous bouscule les entrailles d’une joie inattendue.
Elle est de ces êtres avides des matins qui, dans l’humidité naissante du jour, viennent se rouler demi-nus dans l’herbe de rosée et consentent à l’animal cri du corps.
Maryline ne  donne à personne sa vérité, on ne passe pas le détroit au fond de ses yeux, de paradoxe et d’océan, d’évasion close et de liberté dormante. Entre les eaux vertes, grises, tristes et plus fortes que la terre.

Elle mange seule le pain de la peine cependant qu’au revers d’un désastre,  vienne le feu jusqu’à son ultime brandon. Elle consent,  Maryline, autant qu’elle se sait fugitive, à cette part médullaire qui fait de l’autre son angle primordial.

 VB, November

En baie d’Ailleurs ~ VB

III
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En baie d’Ailleurs

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Temps aboli de la longue marche. Corps et parole y lèvent la
Nième chronique du souvenir. Une porte se referme sur l’itinéraire aux genoux écorchés : armoise, chiendent des mers, une masse frottée de végétaux et des fagots de rêves que l’on poursuit par un chenal dans le vent léger des mollières.

C’est vouloir aspirer l’avancée du jour à l’épreuve du muscle, tenter à l’extrême la fatigue jusqu’à plus loin encore, et là, gravir le continuum de la dune, laissant derrière soi d’insolites palabres d’oiseaux, la trace vivante des menthes aquatiques et de l’orchis incarnat, le drap mauve des lilas de mer et l’œil bientôt nocturne du chasseur en route vers sa patience de gabion.

Aller, aller.

Car la mer en fuite se fait appelante d’une traversée, et des chevilles affamées vont dans la transhumance des sols.

 

Nul roc ici qui borde la grève. Oyats et panicauts retiennent le sein changeant des sables, ploient, souples, ,sans concéder jamais victoire aux bourrades du vent. On aborde ici, piéton bourlingueur d’un lointain antipode, mais d’emblée, c’est  la mesure d’un temps qui en rallie un autre, s’engouffre en lui presque familière.

Cela que tu voulais. Embrasser chaque détail au creux des pupilles, étreindre de tout ton soûl et forcer le mot dans son immédiateté, en rempart contre-amnésique. Le carnet à spirales, recroquevillé dans la poche, usé de tant d’enjambées fauves, recueille bout-ci bout-là sa kyrielle d’instants qui complotent à l’oreille, ces coalescences un peu folles qui traversent l’air en même temps que le corps.

(Tous ces mots, pour quoi faire ? Juste pour retenir encore dans l’aujourd’hui l’impression intacte d’une latitude liberté, d’un temps qui accointe jusqu’à l’intime l’être au paysage.)
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Tu as crachoté la poussière  maladroite du poème, ramassé sur la page des mots raides parlant vieux bois racornis, reliques naufragées que la langue meut en ossements de sable.  Tu inventais l’image de leur vergue ligneuse drissée vers le ciel dans le caprice des vents ; et peu importaient ces étranges métaphores qui nouaient ivres leurs fils aux joncs happés dans les balafres des branches : il y allait d’une danse infuse dans le tapage ouaté des heures, puis l’accalmie à nouveau.

Ces figurants de la dune, sentinelles incertaines, on voudrait qu’ils demeurent à jamais gouverneurs de la côte, dans l’âpre dispute de leur droit naturel, contrant le barbeyement* des plastiques. Ils côtoient la main de l’homme qui a signé l’irrespect, un luxe d’objets vomis à la houle que la houle ramène au rivage. Le sel qui pourtant lave la saleté de ces vieux restes d’humanité les rend ici dans leur parure de rouille.

Un maigre droit de varech, en vérité,  fortune de dupes d’une modernité trop prodigue.

Clignent les yeux dans l’heure des miroitements d’orient. Dans la baie au jusant, la lumière aveugle, le pied s’aventure droit vers l’horizon. Ce n’est ni sable ni boue mais limon d’océan répandu sous la clé d’un ciel indécis, une simple nudité ouverte à la cour des bancs et des marées, drainant son mystère mi-respirant mi-dormant. La plante avale l’estran déserté, enfouit son pas dans la tiède indulgence de la laisse et ce sont craquements étouffés de coques et de couteaux, de tellines et de nacres débris ; dans la mollesse des eaux basses, un plaisir neuf, celui d’apprivoiser une ample foulée insolite.

Sous le pied, ça s’émiette doucement et ça schloppe entre les orteils, la vase des premiers pas y faufile en intruse sa couleur de havane, et bientôt le sable n’est plus qu’un vaste rideau de vaguelettes durcies par le tempérament de l’air. Tu fais route vers un hasard scintillant, non pas seule mais c’est tout comme, car la solitude espérée règne en maîtresse au lieu des pensées, dépossédant du tout, gagnant son désert.

Ce soir-là, les voyageurs de la baie n’ont pas forme de voile, juste la foulée lente du cavalier avant que ne l’emporte son galop, et tu ne rêves que de ça, une encolure où accrocher le crin de tes lubies parmi les éclaboussures d’un sable lourd de son dernier bain.

Reste cet instinct qui accouple l’homme à l’horizon, poussant loin vers la jonction de quelque infini déraisonnable.

Oeil — roué vif dans la lumière
Bouche
— mâchonnement de salicorne
Peau
— lècheries de vent

Valérie Brantôme [On dit le temps]

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* barbeyer : faseyer

La nuit je voyage en train

Photo © Erich Reichel

Photo © Erich Reichel

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La nuit, je voyage en train.

Le bourdonnement de l’abeille s’est tu, le créneau de parole a quitté les démences d’azur d’un ciel que l’accoutumé vent des jours laboure de ses foucades. Il fait sombre même en pleine lumière, d’interminables hautes arches courent au-dessus de la hâte humaine, les bruits barbotent dans de muettes correspondances connues de la mémoire : ils sont là, bien présents, mais le son s’est dilaté dans l’absence. Sous la verrière et les croisements de poutrelles, les ding-dong du haut-parleur et le brouhaha des voix restent immobiles, inaudibles à la vie qui file par les corridors du sommeil.

Pour la nième fois, mon aube paradoxale me reconduit au rebord des quais en partance, dans les travées du froid, sous la voûte familière de halls gutturaux comme la langue de leur pays. Je ne m’explique toujours pas pourquoi ces pérégrinations du rail traversent à chaque rêve les Bahnhof d’un temps oublié, une Allemagne dont la géographie et la signalétique demeurent pour moi mystère, des sons habitants de l’oreille, à l’inatteignable sens.

Je voyage dans ces vieux compartiments de l’enfance où le compagnon de hasard vous ausculte du regard depuis la banquette de cuir en face, les prunelles en va-et-vient placide ou intranquille — c’est selon — entre la vitre du couloir et celle des vaches qui défilent dans la grisaille du dehors.

D’où vient que ces places, ces préaux de métal, ces rails qui s’élancent vers un lieu sans nom et ces heures à venir dont on ignore tout portent tous en eux l’assurance du mot Allemagne ?

Les saisons me comptent dans la solitude, la main d’une enfant dans la mienne, parfois, avec le souci d’un bagage qu’on eut peine à ficeler tant l’odyssée ne semble gagnante que d’inconnu.

Mes rêves ont leur fidélité. Ils traversent opiniâtres ces états intérieurs auquel le jour dénie leur vérité, ils s’amarrent à des berceaux et des séjours qui sont comme la maladie du retour contre laquelle le matelot ne peut rien.

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VB, 8-III-2016

Capte-moi

Vincenzo Dandini, Elia e l'angelo

Vincenzo Dandini, Elia e l’angelo

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Capte-moi.

J’épouse tes marches, montées d’escaliers dans le vent et la splendeur, une à une tes salles aux avancées multipliées sous l’écho mesuré de l’objectif.

Capte-moi.

Concentration. La bouche se fait mécanique. Passation de langues – elle dit, je redis – translation d’une époque oubliée qui gouverne en convenances le cérémonial de la brosse et du pinceau.

Aujourd’hui, mémoire. À réveiller les silences quémandés à l’esprit dans le défilé des pas, je cherche encore aux grands murs blancs du palais le secret des ors et des bleus de Madone, celui des regards affranchis qui parlent l’âme du maître. Là où carcans et libertés consomment leur union, la chronique des portraits donne en savants drapés de velours passions andrinoples et véhémences du corps.

Mystère inouï de ce siècle florentin qui peint mâtines ses jouvencelles toutes nimbées de leur sainteté, qui convoque au banquet des regards la grâce toute d’offrande des carnations, dans la célébration des étoffes et des rubans, qui de ciel, qui de corail. Mais pourquoi, au fait ?

Le temps est celui de vivre. Cette flamme créatrice qui semble dire : de férule, je ne subirai que celle de la couleur.

Capte-moi.

Magie des ateliers d’antan où se broie dans l’ivresse voulue la fabuleuse histoire des pigments.

VB  – Pistoia, Printemps 2009

Pour une page d’encre lézarde

Photo © John Painter

Photo © John Painter

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La roue du récit : tout de rouille, enferrée dans l’idée aux doigts raides, et ce vieux regret d’inertie qu’on traîne encore à peine.

Par quelle loi soumettre le quelque chose qui couve en nous, à l’étouffée, convoquant de tacites correspondances à l’œuvre du dehors vers l’esprit, de l’esprit vers un dedans toujours cicatriciel ? Traduire le monde et tout ce qu’il porte d’inacceptable tombe dans l’heure vaine ; à qui bon vouloir en presser l’absurdité, ce n’est que boire à la coupe d’un suc nauséabond, au goût de fuite et de nuit amère.

Un pan de feuille nu, où régurgiter la blessure.

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Frottement brusque — L’enfance qu’on mesure, une nostalgie lointaine qui cueille encore en souvenir le rouge vif de la groseille sous l’été, les doigts empourprés de la mûre des chemins, l’aïeul sévère qui t’apprît la pêche et la droiture, l’assiette de saveurs au goût de jardin du petit matin — Grand-mère, tendresse aimante.

Combien tu les aimes, ces joies bondissantes d’autrefois qui savent encore heurter la part surgelée du quotidien, le prêt-à-bouffer de la rentabilité, la ville anonyme et l’individu fantôme qui glisse sans sourire au rebord de tes pas.

Un pan de feuille nu, où jeter pêle-mêle l’instant anarchique. Et chercher par quels ininterprétables traits s’enfuit la part du moi réclamante, défaite, perdue de tristesse.

VB, Octobre présent