Jenny Mastoràki, deux poèmes.

© Photo Sarah Rose Smiley

© Photo Sarah Rose Smiley

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ET IL  N’ENTENDAIT PAS

C’était l’amant des revenants, des voyageurs, de tous ceux partis avant l’heure, qu’elle appelait,

dans les ténèbres qu’il parcourt solitaire, dans les lieux déserts qu’il parcourait, beau et consumé par le temps, traînant sa tristesse, fille pâle.

Elle lui parle doucement, il n’entendait pas, où marches-tu, murmurait-elle, et ne l’atteint pas, il cherche la fraîcheur dans les ravines, dans l’épineux, dans une couche creusée de part en part, et dans les draps d’un paradis, elle murmurait, tu étais si bon et tu n’entends rien, ne t’afflige pas, c’était un rêve et il passe, ne t’effraie pas,

toi qui marches la nuit dans des sommeils étrangers.

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Sculpture Jean-Pierre Lartisien

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LE TRÈS ANCIEN MÉTIER DE COLPORTEUR

En ce temps-là, dans les foires de plein air, il arrivait des merveilles en pagaille. Les brûlés jaillis des précipices apportaient de troubles flacons, de mystérieux et mortels mélanges, des dents ou des chaînettes perdues par des imprudentes en sautant dans l’abime, des montres décorées de scènes coutumières : femmes en vêtements pâles, maniaques, possédés.

Mais ils disaient aussi des hymnes mélodieux, dans une langue austère, à peine lisible, comme un texte abîmé à jamais qui à tout moment, près de chanter, retombe. Comme l’appel d’un chien ailé, dans l’impasse d’un matin, levant sa gueule béante et le sang coule.

Jenny Mastoràki, poèmes extraits de Couronnés de lumière (1989)
in Anthologie de la poésie grecque contemporaine, Poésie/Gallimard, 2007
(traduction Michel Volkovitch)

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Aperçu bio-bibliographique & Autres poèmes (et autre traduction)  ICI.

Stratis Pascàlis

Sculpture
Penny Hardy

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Il prend figure si vite, le vide et apparaît
un ange, tel un rayon
dont la lumière parfois traverse l’air
et les vers luisants de la poussière soudain visibles tourbillonnent comme l’univers,
bataillons ailés, que bouche bée nous voyons se former,
fruit d’un immatériel accouplement,
et les mots manquent pour une pareille apparition,
en suspens dans la chambre noire teintée de bleu,
sans plus d’image ou de figure qui résiste
à une telle confession.

*

Ô lieu désert avec tes palmiers et tes ruines
quelle parfaite image tu donnes de ce beau désastre,
dans ce lieu sans mémoire
où seule existe la rêverie  — pierre en miettes
avec orgueil dressant son désastre
et lui dans les hauteurs battant des ailes
chassant inhumainement tout l’humain ;
des décombres sanglants sombrent à l’horizon,
dans cette même ivresse dont les crépuscules s’allument
où que se couchent les Hespérides.

*

Ailes rouges nuages bleus qu’importe
ce soir se déploie l’esprit — le ciel s’étant soûlé
tire le rideau dévoilant l’Ailleurs.

Il faut une profonde anesthésie, une sacrée hypnose,
pour voir ces couleurs
que l’âme seule peut totalement contempler.

Soir cru, sans coeur, tout en visions.

Stratis Pascàlis, extrait de Mihaïl ( traduit du grec par Michel Volkovitch)
in Anthologie de la poésie grecque contemporaine, Poésie/Gallimard, 2007

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►sur le site de Michel Volkovitch, d‘autres poèmes de S. Pascàlis
► sur Publie.net, Poèmes d’un autre (recueil)

Homme ~ Georges Séféris

La résurrection de Lazare (détail) – Le Caravage

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Depuis lors, je vis beaucoup de nouveaux paysages : des champs verts où le ciel et la terre, l’homme et la graine se mêlent dans une irrésistible humidité ; des platanes et des sapins ; des lacs aux visions froissées et des cygnes immortels (puisqu’ils avaient perdu leur voix), décors que déroulait mon compagnon volontaire — ce comédien errant — en soufflant dans un long buccin qui lui avait abîmé les lèvres et détruisait par son cri aigu comme la trompette de Jéricho tout ce que je parvenais à construire. Je vis aussi un vieux tableau qu’admiraient beaucoup de gens, dans une salle au plafond bas. Il représentait la résurrection de Lazare. Je ne me rappelle plus le Christ ni Lazare : seulement dans un coin, le dégoût peint sur un visage qui regardait le miracle comme s’il le reniflait. Il essayait de se protéger la bouche du pan d’une grande étoffe retombant de sa coiffure. Ce monsieur de la Renaissance m’apprit à ne pas attendre grand-chose du Jugement Dernier.

On nous disait, vous vaincrez quand vous vous soumettrez.
Nous nous sommes soumis et nous avons trouvé la cendre. On nous disait vous vaincrez quand vous aurez aimé. Nous avons aimé et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez abandonné votre vie.
Nous avons abandonné notre vie et nous avons trouvé la cendre.
Nous avons trouvé la cendre. Il ne nous reste qu’à retrouver notre vie maintenant que nous n’avons plus rien. J’imagine que celui qui retrouvera la vie, malgré tant de papiers, de luttes, de sentiments, d’enseignements, sera quelqu’un comme vous et moi, avec une mémoire juste un peu plus tenace. Pour nous, c’est difficile, nous nous souvenons encore de ce que nous avons donné. Lui, ne se rappellera que ce qu’il aura gagné par chacun de ses dons. Que peut se rappeler une flamme ? Si elle se rappelle un peu moins qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle se rappelle un peu plus qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle pouvait nous enseigner, tant qu’elle brûle, à nous souvenir avec justesse ! Moi j’ai fini. Il y a des moments où j’ai l’impression d’avoir atteint le but et que toutes les choses sont à leur place, prêtes à chanter en choeur. La machine sur le point de se mettre en marche. Je peux l’imaginer, vivante, en mouvement, incroyablement neuve. Mais il reste un obstacle infime, un grain de sable qui diminue, diminue sans jamais tout à fait s’anéantir. Je ne sais ce que je dois dire ni ce que je dois faire. Cet obstacle, il m’apparaît parfois comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous. Et j’ai l’intolérable sentiment que toute la vie qui me reste à vivre ne suffira pas pour abolir cette goutte dans mon âme. Et la pensée me hante que cet instant têtu sera le dernier à se rendre, si l’on me brûlait vif.

Qui aurait pu nous aider ? Une fois — je travaillais encore sur les bateaux — je me suis trouvé un midi de juillet tout seul sur une île, infirme sous le soleil. La brise légère de la mer faisait naître en moi de tendres pensées quand vinrent s’asseoir un peu plus loin, une jeune femme à la robe transparente qui laissait deviner son corps de biche, mince et ferme, et un homme silencieux qui la regardait sous les yeux, à quelque distance. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Elle l’appelait Jim. Mais leurs paroles étaient sans poids et leurs regards immobiles  et confondus, laissaient leurs yeux aveugles. Je pense toujours à eux : ils sont les seuls êtres rencontrés dans ma vie à n’avoir pas cette expression rapace ou traquée qu’ont tous les autres. Cette expression qui les range dans la foule des loups ou dans celle des agneaux. Je les revis le même jour dans une de ces petites chapelles des îles qu’on découvre toujours au hasard pour les perdre dès qu’on en sort. Ils se tenaient à la même distance puis ils se rapprochèrent et s’embrassèrent. La femme devint une image incertaine et s’effaça tant qu’elle était petite… Savaient-ils qu’ils étaient délivrés des filets du monde ?

Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière.

Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.

Londres, 5 juin 1932

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Georges Séféris, extrait de Cahiers d’Études [Stratis le marin décrit un homme]
Poèmes 1933-1955, Poésie Gallimard, 2009 – Traduction Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki

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► sur Esprits nomades, regard sur G. Séféris
► un autre poème sur EF : Santorin
voir aussi sur Les confins

Santorin ~ Georges Séféris

Penche-toi, si tu le peux, sur la mer obscure, oubliant
le son d’une flûte sur des pieds nus
qui parcourent ton sommeil dans l’autre vie, l’engloutie.

Sur ton dernier coquillage, écris, si tu le peux,
le jour, le nom, le lieu
et jette-le dans la mer, qu’il y disparaisse.

Nous nous sommes retrouvés nus sur la pierre ponce
regardant les îles nées des flots,
regardant les îles rouges s’abîmer
dans leur sommeil, dans notre sommeil.
Nous nous sommes retrouvés nus, ici, inclinant
la balance vers l’injustice.

Talon de la vigueur, vouloir sans faille, amour lucide,
desseins qui mûrissent au soleil de midi,
voie du destin au bruit de la jeune paume frappant l’épaule ;
en ce pays qui s’est brisé, qui ne résiste plus,
en ce pays qui jadis fut le nôtre,
rouille et cendre, les îles s’engloutissent.



Autels détruits
amis oubliés
feuilles de palmiers dans la boue

Laisse, si tu le peux, tes mains voyager
en cet angle du temps avec le bateau
qui toucha l’horizon.
Quand le dé frappa l’aire,
quand la lance frappa la cuirasse,
quand l’oeil reconnut l’étranger.
Et se tarit l’amour
en des âmes percées ;
quand tu regardes à l’entour et que tu trouves
partout les pieds fauchés
partout les mains inertes
partout les yeux obscurcis ;
quand il ne reste plus rien à choisir, pas même
la mort que tu désirais tienne,
en écoutant quelque grand cri,
le cri même du loup,
ton dû ;
laisse tes mains voyager, si tu le peux,
détache-toi du temps trompeur,
et sombre
comme sombre celui qui porte les grandes pierres.


Georges Séféris, in Gymnopédie [Poèmes 1933 – 1955, suivis de Trois poèmes secrets]
nrf Poésie/Gallimard   [Traduction  Jacques Lacarrière & Egérie Mavraki,  pour la partie  Poèmes 1933-1955]

Ars poetica

Photo © Chris Friel

Photo © Chris Friel


Je veux que le poème soit nuit, errance
dans des rues isolées, des artères
où la vie vient danser. Je veux
qu’il soit combat, non pas musique dénouée
mais passion d’exprimer en soi l’incohérence
le désordre qui prendra feu si l’on ne joue pas
le tout pour le tout
tandis que les autres, indifférents, sûrs d’eux
se gaspillent ou se préparent le soir
à mourir, toute la nuit je cherche des petits cailloux
incorruptibles dans le monologue de chaque jour
même très usés. Qu’ils brillent
dans leur épaisse obscurité, maigres insectes
hasardeux, que le sens tue
et qu’abreuve le sentiment
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Nikos-Alèxis Aslànoglou,  La mort de Myron (1959)

 Anthologie de la poésie grecque contemporaine 1945-2000
nrf Poésie/Gallimard, 2007, p.145