Indifférence & autre.

INDIFFÉRENCE

1.

Quand j’ai rencontré les Napoléon de la vie
tous les Napoléon de la foire de la vie
bien grands furent ma stupeur et mon étonnement.
Pas de toge et de péplum comme on a dans l’histoire
et dans les bas-reliefs que l’on m’avait montrés
ils n’avaient pas même des bas blancs, des bas noirs
mais revolver au poing et des doigts qui saignaient
quand j’ai rencontré les Napoléon de la vie
j’étais trop stupéfait pour leur porter envie
pour songer à les imiter.
Je gardais, j’ai gardé au fond de ma mémoire
ton souvenir, péplum ! et vous bas de soie noire
C’est de ce parangon que je les ai jugés
maintenant, c’est à vous, mon Dieu, que je compare ;
à mon horreur la croix mêle de la pitié
je suis avec le faible et je veux y rester.

.
Ce que tu es je l'ai été
.
DÉMONIAQUE
QUE L’ON DIRA «ORIGINAL» ET QUI N’EST QU’ORIGINEL

Oh ! mes nuits de bitume enflammé
des ombres comme sur le vase grec
questions déchirant l’estomac
Les ombres se battaient comme deux savants,
qui en viendraient aux mains à propos d’un mort.
Le champ de bataille est le plexus solaire
solaire et solitaire déchiré comme un jeu de cartes
par un invisible géant.
Oh ! nuits de purgatoire avant le Purgatoire.
Péchés originels
Pacha originel
les bitumes enflammés de l’enfer et les autres
les nuits du Pacha originel
qui ne dormira plus
qui ne dormira plus.
Savoir c’est d’être dévoré.

Max Jacob, Les pénitents en maillots roses (1925)
in Max Jacob, Œuvres, Gallimard Quarto, 2012

Publicités

Éluard ~ Le travail du peintre

Picasso, Le vieux guitariste, 1903

Picasso, Le vieux guitariste, 1903

.

VI

.
Toujours c’est une affaire d’algues
de chevelures de terrains
une affaire d’amis sincères
avec des fièvres de fruits mûrs

de morts anciennes de fleurs jeunes
dans des bouquets incorruptibles
et la vie donne tout son cœur
et la mort donne son secret

une affaire d’amis sincères
à travers les âges parents
la création quotidienne
dans le bonjour indifférent

.

VIII

.
Rideau il n’y a pas de rideau
mais quelques marches à monter
quelques marches à construire
sans fatigue et sans soucis
le travail deviendra un plaisir
nous n’en avons jamais douté nous savons bien
que la souffrance est en surcharge et nous voulons
des textes neufs des toiles vierges après l’amour

des yeux comme des enclumes
la vue comme l’horizon
des mains au seuil de connaître
comme des biscuits dans du vin

et le seul but d’être premier partout
jour partagé caresse sans degré
cher camarade à toi d’être premier
dernier au monde en un monde premier

Paul Éluard, Poésie ininterrompue, Poésie/Gallimard, 2011