Veillée

Otto Dix, Blessé, 1924

Otto Dix, Blessé, 1924

 

Une nuit entière
jeté aux côtés
d’un camarade
massacré
sa bouche grimaçante
tournée vers la pleine lune
ses mains
tuméfiées
pénétrant
mon silence
j’ai écrit
des lettres pleines d’amour

Jamais je n’ai été
tant attaché
à la vie.

Cima, 23 décembre 1915
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Giuseppe Ungaretti, extrait de L’Allegria – 1931
Traduction © Valérie Brantôme, 2013

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► D’autres poèmes sur EF : Variation sur le rien , Ô nuit (nouveaux commencements)

Variation sur le rien ~ Giuseppe Ungaretti

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 VARIATION SUR LE RIEN

Ce rien de sable qui s’écoule
du sablier en silence et se pose,
et, fugaces, les traces en l’incarnat,
et l’incarnat s’éteignant d’un nuage…

Puis si la main renverse la clepsydre,
le mouvement recommencé du sable,
l’argentement tacite du nuage
aux premières lividités brèves de l’aube…

La main a retourné le sablier dans l’ombre
et de sable, silencieusement, le rien
qui s’écoule, est la seule chose qu’on entende
et, entendue, qui ne sombre dans le noir.

Giuseppe Ungaretti, extrait de La Terre promise
Traduction Philippe Jaccottet

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IL TE DÉVOILERA
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Reviens-moi, bel instant.

Jeunesse, parle-moi
en cette heure comme un gouffre.

Beau souvenir, assieds-toi un moment.

Heure de lumière noire dans les veines
et des stridulations muettes des miroirs,
des faux abîmes de la soif…

De la poussière plus profonde aveugle
le bel âge promet :

Avec cette tendresse des premiers pas, lorsque
le soleil aura touché
la terre de la nuit
et dénoué chaque fumée en fraîcheur,
en retournant au ciel plus pâle
il te dévoilera, le corps rieur.

Giuseppe Ungaretti, extrait Sentiment du Temps
Traduction Jean Lescure

in Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, Poésie/Gallimard, 2012