Première table ~ Pierre Reverdy

Valentin de Boulogne Les joueurs de carte

Valentin de Boulogne – Les joueurs de carte

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___Les caves, les carrés, les jeux qui se débattent entre les mains coupées et les tours de passion. Car les visages comptent peu dans cette fête — tous les yeux inclinés vers le même horizon et sous les angles du ressort et la peau calme le mouvement du cœur, le péril, la chance qui s’endort.
___Il faut remettre tout en train à la limite. La lumière d’en bas soutient les plus indifférents et les lames tordues qui viennent du côté de la vitre s’engagent doucement dans les plis du regard. Le ciel est autrement placé au-dessus de ces têtes. Tout a grandi sans bruit dans le triangle étroit et si les lignes intérieures étaient droites on verrait le nombre, l’argent, les mains rentrées qui serrent et le rôle des doigts.
___Et peut-être entendrait-on crier, ou rire, ou s’étouffer les ombres. On entendrait le passage d’un niveau à l’autre, d’un cercle à l’autre.
Cette lumière qui se brise, cette larme qui roule et se dessèche dans la joie.

Pierre Reverdy, Flaques de verre, Flammarion, 1984

Pierre Reverdy, le pied dans la flaque

LES IMAGES DU VENT

D’un bout à l’autre, la ligne s’assoupit et se retire — les landes délavées repliant leurs miroirs et les buissons noircis agitant des images — des gestes indécis et de larges grimaces, loin du ciel. Il est à peine l’heure de sortir sous la pluie — les routes sont perdues entre les quatre points et l’air venu de haut et de toutes les sources plane entre les tournants, aux marges des poteaux. L’âne court dans le champ désert et sans abri. La voix qui roule dort dans un repli du vent — aucune tête ne dépasse l’herbe rase, liée aux ruisseaux creux et secs qu’il faut sauter.  Au tranchant lumineux luit la crête des vagues. Un mouvement discret, direct vient au passage où les mains détachées flottent sur le courant — sous le regard aigu, la pointe fixe d’un feu rouge vivant et calme dans la nuit.

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LE ROCHER BLANC

La pluie — la plus grosse fleur gonflée d’orgueil, de pierreries. Goutte à goutte l’or jaune des prairies, le rouge vif des revers soulevés par le vent et le long des chemins, des bordures des champs.
On se demande où finit ce creux entre les souches d’arbres et les couches du temps. Avec patience, les cris qui traversent les branches se font entendre loin. Les appels désolés cachés dans l’air et tout ce mouvement dans les soupentes.
Le mélange et les écarts de pas sur ce terrain sec et résonnant.
Sous la pierre c’est l’ombre molle et peut-être un animal vivant. Car dans cet espace tout est comme la main et l’oeil — tout se comprend.

Pierre Reverdy, poèmes extraits de Flaques de verre, Garnier Flammarion, 2009.

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