Hatôuara ~ Blaise Cendrars

Photo @ Neil Craver

Photo @ Neil Craver

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Elle ne connaît pas les modes européennes
Crépus et d’un noir bleuâtre ses cheveux sont relevés à la japonaise et retenus pas des épingles en corail
Elle est nue sous son kimono de soie
Nue jusqu’aux coudes
Lèvres fortes
Yeux langoureux
Nez droit
Teint couleur de cuivre clair
Seins menus
Hanches opulentes
Il y a en elle une vivacité une franchise des mouvements et des gestes
Un jeune regard d’animal charmant
Sa science : la grammaire de la démarche
Elle nage comme on écrit un roman de 400 pages
Infatigable
Hautaine
Aisée
Belle prose soutenue
Elle capture de tout petits poissons qu’elle met dans le creux de sa bouche
Puis elle plonge hardiment
Elle file entre les coraux et les varechs polycolores
Pour reparaître bientôt à la surface
Souriante
Tenant à la main deux grosses dorades au ventre d’argent
Toute fière d’une robe de soie bleue toute neuve de ses babouches brodées d’or d’un joli collier de corail qu’on vient de lui donner le matin même
Elle m’apporte un panier de crabes épineux et fantasques et de ces grosses crevettes des mers tropicales que l’on appelle des «caraques» et qui sont longues comme la main.

Blaise Cendrars

Îles, Documentaires, Du monde entier au coeur du monde – Poésies complètes – nrf  Poésie/Gallimard,

Ce ciel de Paris… ~ Blaise Cendrars

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Ce ciel de Paris est plus pur qu’un ciel d’hiver lucide de froid
jamais je ne vis de nuits plus sidérales et plus touffues que ce printemps
où les arbres des boulevards sont comme les ombres du ciel,
frondaisons dans les rivières mêlées aux oreilles d’éléphant,
feuilles de platanes, lourds marronniers.

Un nénuphar sur la Seine, c’est la lune au fil de l’eau
une Voie Lactée dans le ciel se pâme sur Paris et l’étreint
folle et nue et renversée, sa bouche suce Notre-Dame.
La Grande Ourse et la Petite Ourse grognent autour de Saint-Merri.*
Ma main coupée brille au ciel dans la constellation d’Orion. **

Dans cette lumière froide et crue, tremblotante, plus qu’irréelle,
Paris est comme l’image refroidie d’une plante
qui réapparaît dans sa cendre. Triste simulacre.
Tirées au cordeau et sans âge, les maisons et les rues ne sont
que pierre et fer en tas dans un désert invraisemblable.

Babylone et la Thébaïde ne sont pas plus mortes, cette nuit, que la ville morte de Paris
bleue et verte, encre et goudron, ses arêtes blanches aux étoiles.
Pas un bruit. Pas un passant. C’est le lourd silence de guerre.
Mon oeil va des pissotières à l’oeil violet des réverbères.
C’est le seule espace éclairé où traîner mon inquiétude.

C’est ainsi que tous les soirs je traverse tout Paris à pied
des Batignolles au Quartier Latin comme je traverserais les Andes
sous les feux de nouvelles étoiles, plus grandes et plus consternantes,
la Croix du Sud plus prodigieuse à chaque pas que l’on fait vers elle émergeant de l’ancien monde
sur son nouveau continent.

Je suis l’homme qui n’a plus de passé. — Seul mon moignon me fait mal. —
J’ai loué une chambre d’hôtel pour être bien seul avec moi-même.
J’ai un panier d’osier tout neuf qui s’emplit de mesmanuscrits.
Je n’ai ni livres ni tableau, aucun bibelot esthétique.

Un journal traîne sur ma table.
Je travaille dans ma chambre nue, derrière une glace dépolie,
pieds nus sur du carrelage rouge, et jouant avec des ballons et une petite trompette d’enfant :
je travaille à la FIN DU MONDE. ***

Blaise Cendrars,  Au coeur du monde, Fragments retrouvés
in Du monde entier au coeur du monde (Poésies complètes), Poésie/Gallimard, 2006.

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Notes de l’éditeur :
* L’église Saint-Merri  se trouve rue Saint-Martin, désormais entre le centre G. Pompidou et la tour Saint-Jacques.
** Première apparition d’Orion, qui devient la constellation tutélaire du poète de la main gauche. [Feuilles de route contient également le poème Orion]
*** Il ne s’agit pas  de La fin du monde filmée par l’Ange Notre-Dame publié par Cendrars en 1919 avec des illustrations de Léger, mais d’un projet bien plus vaste de roman martien, d’où sortira Moravagine en 1926, et auquel il travaille à Nice en janvier-février 1918.

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