Lionel Jung-Allégret ~ Ce dont il ne reste rien

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Ni semailles ni récoltes. L’air est illuminé de boues.

La peau, arrachée à des mains qui sortent du ciel.
Ici la vie s’accroche aux épines des féviers
comme araignée au fl de l’épée.
Luisante de légèretés.
Creusée d’ombres.
Vacillante comme le feu perdu.
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[…]

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Ecris leurs nuits de femmes soumises.
Leurs matins meurtris et volubiles.
Leurs métamorphoses de linges et de graines.
Leur peau jonchée d’enfants sans nom.
Ecris la lapidation. Les yeux excisés par l’ignorance.
Les os brisés et les hymens au sang jaune.
Ecris leurs vagins cousus de honte
et la Beauté restée vierge.
Ecris pour elles.
Pour l’eau usée des rêves et le vent létal qui se vide entre les arbres.
Pour leur parole tue. Retournée au bout du monde.
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Ecris le silence des livres d’école et des lettres enterrées sous les lits des maisons. Ecris ce vide blanc au centre du temps où des mains aux douceurs insensées se sont posées sur ton front.

Ecris ce chant de havres et de chemins. Ces fenêtres battues d’ustensiles. De gruaux.  De fumées. De tabliers enduits de crasse  et  de bonne volonté.

Ecris avec la densité des miroirs. Avec de l’eau rougie dans les éviers et la persistance remontée du puits.
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Lionel Jung-Allégret,  Ce dont il ne reste rien 
[Éditions Al Manar / Poésie, 2017 – Encres de Catherine Bolle]

 

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Nathalie Nabert ~ Steppe

 

Je livre ici quelques phrases extraites de l’avant-propos du recueil de Nathalie Nabert, rédigé par l’auteur, tant celui-ci me paraît juste dans l’incarnation de ce que signifie pour le poète l’union du voyage — du regard grand ouvert — et de la parole.  C’est volontairement que je n’en donne pas l’intégralité, dans l’espoir que, piqué de curiosité et du goût de l’envie, vous poursuiviez la lecture jusqu’à tenir en main ce très beau livre.
Suivront quelques poèmes.

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TOUS LES LOINTAINS DU MONDE
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«Le voyage a sur  l’homme cet effet positif de le détourner de lui-même pour mieux l’y ramener, enrichi d’un regard neuf que le monde a traversé de son abondance et de sa diversité.
___Les raisons de voyager sont multiples, elles sont le fruit de la nécessité, du hasard, de l’instinct aventurier et de l’imagination, car voyager fait être, sublime l’ordinaire, libère le regard et provoque le signe. C’est pourquoi les premiers fragments de récits de voyageurs coexistent avec les premières écritures, comme la trace, avec la traversée de l’espace, d’un reflux des limites, qui transforme et initie le voyageur à la perception de l’infini.»

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___«Alors que les confins de la Terre sont aujourd’hui explorés et que l’ailleurs ne peut plus guère se singulariser que par sa radicale verticalité : l’exploration de l’univers et des abysses ou la conquêtes de l’Absolu, nous restons redevables à l’exploration du monde de son itinérance rebelle, de la mise en chantier de la peur et du courage qui éprouvent l’homme et son épopée personnelle et de l’immanence d’un débat sur la conquête et le pouvoir où s’affrontent connaissance de l’autre et affirmation de soi.»

___[…]

___«Les poètes à leur manière ont su déjouer ces jeux de pouvoir et exprimer un rapport authentique de soi à l’autre en requérant cette part d’imaginaire qui confie à la liberté de comprendre et de voir cet émerveillement de la rencontre.»

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Source

 Nadir-Divan-Beghi *
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Dentelles de lumière
Des moucharabiehs
Dans la nuit ébouriffée,
Seuls demeurent
L’odeur des clous de girofle
Et le claquement des sabots.

Passagers de la nuit,
Exilés au petit matin
Dans la caravane assoupie !

Parfum de laine et de cuir graissé
Qui s’en iront au vent du désert !

Nous imaginons des terres pérennes
Avec leurs nomades endeuillés,
Mains ouvertes pour prier,
Cueillant le jour,
Versets après versets.

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Mausolée d’Ismaïl Samani **

Saints enfouis
Dans le feuillage des civilisations
Que des mains expertes
Feront surgir comme une
Volée de passereaux
Dans le froid calcul de l’hiver.

Saints adossés au ciel
Sans une larme sur le monde,
Nous vous rappelons à la vie.

Par les coupoles ensevelies,
Par la terre et le feu,
Nous vous rappelons au jour.
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Nathalie Nabert, Boukhara in Steppe  [Éditions Ad Solem, 2017]

 

NDLR :
* La medersa Nadir-Divan-Beghi fut construite en 1622.

** Ce mausolée appelé  « la Perle de l’Orient» a été oublié dans les débris de l’histoire. Enfoui sous des mètres de sable au beau milieu d’un cimetière pour échapper à l’assaut des hordes mongoles, il a ressurgi par hasard sous les mains de l’archéologue Chichkine en 1930. Construit par le prince Ismaïl Samani au Xe siècle pour son père Akhmad, ce mausolée dynastique est le plus ancien de toute l’Asie centrale. Il est auréolé du prestige de la beauté, de la perfection formelle du cercle dans un carré, signe zoroastrien de l’éternité et du mystère de la représentation symbolique de l’univers.


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Nimrod ~ Ciels errants

Photo © Alain Fleischer

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II

J’ai aimé ma mère j’ai embrassé son destin
Comme un fils comme un mendian
Qui priait en secret les dieux d’allonger
Ses jours à proportion des miens. Je l’aime
Comme un exilé saisi par la douleur d’espérer
Les vœux qu’on remise à peine nés
Au fond d’un cœur taillé pour le bonheur.
Au sort, ma mère présentait des comptes
Sans envier personne____ni même la lune
Ni même le soleil____elle qui était
Courageuse sans être mère courage.
Je pleurais en la voyant si sereine
Moi que tourmentaient les pressentiments
En cette zone de l’être où nait un cœur de poète

Nimrod, extrait de J’aurais un royaume en bois flotté
Anthologie personnelle 1989-2016 – Poésie/Gallimard, 2017

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► Un autre extrait de Ciels errants ICI