Roberto Bertoldo ~ Io parlo poesie

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Je parle poème comme le forgeron parle l’étincelle,
le menuisier l’écharde,
j’aime à cause de ce déluge
que vous ne pouvez oublier,
je vis tel le voyant,
j’écris en passeur.
Je détiens des épées de bois
et l’arche de fer,
une page d’idées
et d’autres souches de matériaux.
Je sais la mort
car elle est venue sur la plume
qui a écrit « l’enfant »,
je sais le déshonneur des mains
où le vent a intaillé
ses rafales,
je connais ces rapaces qui volent bas
plus encore que ma faute,
et qui attendent que je forge les vers
qui seront ma sépulture.
Mais j’ai, en moi,
le peuple que je suis.

Roberto Bertoldo, extrait de Il popolo che sono (Le peuple que je suis)
Mimesis Éditeur, Milan, 2015
Traduction © Valérie Brantôme, 2016

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Io parlo poesie come i fabbri schegge
e festuche i falegnami,
amo per quel diluvio
che non potete dimenticare,
vivo come i veggenti,
scrivo da passatore.
Ho spade di legno
e l’arca di ferro,
una pagina di idee
e altri materiali sul ceppo.
Conosco la morte
perché è stata sulla penna
che ha scritto ‘bambini’,
conosco le mani disonorate
perché il vento vi ha inciso
le sue folate,
so dei rapaci che volano bassi
più della mia colpa
e aspettano che forgi il verso
di cui farmi sepolto.
Ma io ho, dentro di me,
il popolo che sono.

Roberto Bertoldo, da Il popolo che sono,
Mimesis, Milano, 2015

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► Éléménts bio-bibliographiques
► Douze poèmes et leur traduction sur Imperfetta Ellisse
► Autres poèmes de Roberto Bertoldo sur EF : deux poèmes extraits de Il calvario delle gru /

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Roberto Bertoldo ~ extraits de Il calvario delle gru

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Ringrazi a Giorgio Linguaglossa, sulL’ombra delle Parole, per questa magnifica scoperta.

I

Ta solitude est un revers imprudent
elle frôle des à-pics aux allures de corniche
dans notre correspondance à l’émeri.
Même si l’étoile
de juillet s’abîme sur les matelas
éphémères, je couvre la terre de rides et d’infamie.
Ce n’est pas autre chose, la distance :
un trou que je renifle, un —gramme
de vides à restituer.
Toi qui es mon sanglot
et ma dérive,
la loutre qui avance majestueuse dans la fécondité.

Roberto Bertoldo, da Il calvario delle gru [La Vita Felice, Milano, 2000 & Bordighera press,
New York, 2003 pour la traduction anglaise de Emanuel di Pasquale]
Traduction française © 2015 – Valérie Brantôme

I

La tua solitudine è un risvolto incauto
e sfiora gli orridi che sanno di cornice
nel nostro carteggio di vetrata.
Anche se una stella
di luglio rovina alle stuoie
breve arrugo la terra e infamo.
Non è altro la distanza:
un buco che odoro, una – gramma
di vuoti a rendere.
Tu che sei il mio singhiozzo
e la mia deriva,
la lontra che incede nel fertile.

Roberto Bertoldo, da Il calvario delle gru [La Vita Felice, Milano, 2000]

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Aporie de brumes et de giboulées

Toi tu ne dis pas pourquoi tu aimes la pierre que je suis,
le chagrin assombri de la lande
entre le hêtre et l’algèbre mémorielle de la haie.
Pas de caresse de galère ni de vin d’images
qui respirent en mon crâne, de bec non plus,
ni ton sourire semblable à une calanque moussue.
Cette seule lumière qui s’évanouit, précise,
parmi les vers et les baisers de la cerise,
lèvres rouges arrachées aux baies qui pendillent,
cette seule lumière qui distille le souvenir
en un voile embu de crachin.
Ainsi béni le fruit
de ton sein stygien
sainte sainte raison du péché et de la misère
scorpion d’herbe, giboulées de froment.

Roberto Bertoldo, da Il calvario delle gru [La Vita Felice, Milano, 2000 & Bordighera press,
New York, 2003 pour la traduction anglaise de Emanuel di Pasquale]
Traduction française © 2015 – Valérie Brantôme

Aporia di nebbie e nevaschi

Tu non dici perché ami la pietra di me
il pianto più cupo della baraggia
tra il faggio e l’algebra di una memoria di siepe.
Non c’è carezza di galera o vino di immagini
a respirarmi nella testa, un rostro neanche,
né il tuo sorriso come calanco di muschio.
Solo questa luce che fugge precisa
tra i bachi e i baci di ciliegia,
labbra rosse strappate di bacche penduli,
solo questa luce che distilla ricordi
in un velo fradicio d’acquerugiola.
Così è benedetto il frutto
del seno tuo stigio
santa santa ragione del peccato e della miseria
scorpione d’erba, nevasco di frumento.

Roberto Bertoldo, da Il calvario delle gru [La Vita Felice, Milano, 2000]

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► Éléments biographiques & autres poèmes sur L’ombra delle Parole (en italien)
Bibliographie Roberto Bertoldo sur le site de la revue Hebenon

Rainer Maria Rilke ~ Sens, tranquille ami…

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Sens, tranquille ami de tant de larges,
combien ton haleine accroît encor l’espace.
Dans les poutres des clochers obscurs,
laisse-toi sonner. Ce qui t’épuise

devient fort par cette nourriture.
Va et viens dans la métamorphose.
Quelle est ta plus pénible expérience ?
S’il te semble amer de boire, fais-toi vin.

Sois dans cette nuit de démesure
la force magique au carrefour des sens,
et le sens de leur rencontre singulière.

Que si le destin terrestre un jour t’oublie,
à la calme terre, dis : je coule.
À l’eau vive, dis : je suis.

Rainer Maria Rilke,  (1922), Sonnets à Orphée, Poésie
Éd. Emile-Paul frères, Paris, 1942.
Traduction  Maurice Betz.

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Sonnets à Orphée
►  Rilke sur Esprits Nomades : Le poète des roses et de la mort

Umberto Saba ~ Cendres

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Cendres
de choses mortes, de maux perdus,
de contacts ineffables, de soupirs
muets ;

vives
flammes, auprès de vous elles m’entraînent en acte
pour que, d’inquiétude en inquiétude, je m’avance aux lisières
du sommeil ;

et au sommeil,
par ces liens tendres et passionnés
qu’ont la mère et son bambin,  en vous, cendres
je m’enfouis.

L’angoisse
cet écueil du passage, je la désarme. Comme un bienheureux
sur le chemin du paradis,
je monte l’escalier, je fais halte devant une porte
où je sonnais autrefois. Le temps
a cédé d’un coup.

_______________ Je me sens,
dans la peau et l’âme d’alors,
dans la lumière qui foudroie ; au cœur
une joie s’abat, aussi vertigineuse
que la fin.

________ Mais je ne crie pas.
________________________ Muet,
je quitte les ombres pour l’immense empire.

Umberto Saba, extrait de Parole (– Ultime cose – Mediterranee – Uccelli – Quasi un racconto) – Oscar Mondadori, 1966
Traduction © Valérie Brantôme, 2016

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CENERI

Ceneri
di cose morte, di mali perduti,
di contatti ineffabili, di muti
sospiri;

vivide
fiamme da voi m’investono nell’atto
che d’ansia in ansia approssimo alle soglie
del sonno;

e al sonno,
con quei legami appassionati e teneri
ch’ànno il bimbo e la madre, ed a voi ceneri
mi fondo.

L’angoscia
insidia al varco, io la disarmo. Come
un beato la via del paradiso,
salgo una scala, sosto ad una porta

a cui suonavo in altri tempi. Il tempo
ha ceduto di colpo.

_______________Mi sento,
con i panni e con l’anima di allora,
in una luce di folgore; al cuore
una gioia si abbatte vorticosa
come la fine.
________ Ma non grido.
________________________Muto
parto dell’ombre per l’immenso impero.

Umberto Saba, da Parole – Ultime cose – Mediterranee – Uccelli – Quasi un racconto, Oscar Mondadori, 1966

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► Sur Saba, lire  Les couleurs du temps et la nostalgie des simples (Esprits Nomades), avec une autre autre traduction du poème ci-dessus.
► Sur Enjambées fauves : Trieste Amai

Umberto Saba ~ Trieste

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J’ai traversé toute la ville.
Puis j’ai pris un raidillon,
d’abord très fréquenté, désert plus avant,
fermé par un muret :
un petit coin où seul
je m’assieds ; et on dirait que là où il s’achève,
s’achève la ville.

Trieste porte une grâce
rebelle. Si elle séduit,
elle est telle un mauvais garçon, âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour faire cadeau d’une fleur ;
elle est comme un amour
tout empli de jalousie.

Depuis ce raidillon, je découvre chaque église,
chacune de ses rues, qu’elles mènent à la plage fourmillante
ou bien à la colline où, sur la crête
pierreuse, s’accroche la dernière des bâtisses.
Alentour
enserrant toute chose
un air étrange, un air de tourment,
l’air de la terre natale.

Ma ville, partout vivante,
possède son petit coin juste à ma mesure, fait pour ma vie
méditative et retirée.

Umberto Saba, extrait de Le chansonnier
Traduction © Valérie Brantôme, 2013
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TRIESTE

Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo :
un cantuccio in cui solo
siedo ; e mi pare che dove esso termina
termini la città.

Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore ;
come un amore
con gelosia.

Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.

Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.

La mia città che in ogne parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.

Umberto Saba, da Il canzoniere, Einaudi, 1961

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► Umberto Saba sur Esprits Nomades
► Une autre traduction sur Terres de Femmes
Il canzoniere, recueil complet en version originale
► Sur Enjambées fauves : Amai / Cenere (Cendres)