Ululare

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Ululare : hurler. De là naît l’entaille de la burle, dans sa rigueur frappée au nord extrême, Velay au vent querelleur des hauts plateaux capable d’enrober même la mort dans son pouls de glace. Faut-il que tu sois fou, toi l’imprudent, toi l’énigmatique passager du hasard, pour oser aventurer ton épaisse capote de laine dans l’algide et le blanc, dans cette froide nudité du paysage où la congère assassine tout désir de vie ? 

Été. On entre ici un jour de pluie battante. La grange est nette, propre, balisée d’un long tapis couleur d’entre chien et loup. Elle regorge d’objets que les ans ont prescrit d’usage, musée baroque où s’arrangent toutes les époques, machines de nostalgie que l’on rapporte aux temps identiques où nos grands-pères ébattaient leur enfance, où l’histoire par les champs menait la vie en tombereaux et charrettes, épousant les saisons dans l’ordre immuable de la terre.

Présent. On entre ici et révoque un instant le cours de la modernité : d’anciennes machines à coudre mécaniques trônent alignées sur leur table au pied des murs de granit, pêle-mêle impartis dans l’espace l’osier des berceaux d’autrefois et des vieilleries de bois de toute sorte, où l’ustensile de cuisine voisine celui du baratteur et du distilleur. Un monde hétéroclite, où remonter le temps sous les rouages imperturbables de l’horloge.

Il y a cette pierre des murs, dans l’assolement des bruns et des noirs, où des batteries de louches couchent leur rouille sous l’ampoule du projecteur, où se côtoient poêles à marrons, moulins à café et brocs d’acier aux teintes bleues d’une guerre plus ancienne encore.

Autour de la presse, l’odeur aigre du fruit macéré ; au sous-sol, la terre battue au cœur d’un abri où semble encore se mouvoir l’ombre contiguë des bêtes et l’invisible léger mouvement d’un flanc à flanc leur épargnant la froidure ; et la lucarne — à peine permet-elle au jour de faufiler discrètement sa lumière.

Il sent l’étable et la sueur et il raconte la Guerre, le Vieux, les Boches zigouillés dans le maquis, les résistants d’ici trempés de hargne et de victoire, maîtres de rudesse en leur climat, et tout ce que l’occupant jamais n’aura gagné sur la lande du vaincu.

Au-dehors qui ne cesse, cette pluie drue d’un orage de juillet ; le fracas du ciel lézarde la parole en cet abri providentiel, départage questions et commentaires, soulève le flot des réminiscences  que le sang de la mémoire réveille pour la jeune génération.

Et tu te souviens de la petite grandeur inouïe de ces instants — précieux, ces morceaux inespérés d’histoire — que la vie ne consent jamais qu’en une page, refermée aussitôt dans l’empire du lendemain.

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Valérie Brantôme, De Burle et d’immensité (On dit le temps)

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4 réflexions sur “Ululare

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