Juste avant que l’heure ne choie dans le bleu

Photo Lotte Stam Beese - Albert Braun, 1928

Photo Lotte Stam Beese – Albert Braun, 1928

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Vieille machinerie que resserre l’esprit. Dans l’endroit, on ne ressent plus rien, juste une boule informe et remâchée qui se fraie une issue du dedans. Cette heure, invariable et brutale, qui dissout en gribouille d’encre sale le surseoir à parole. Dans l’envers, on dénoue à force de patience le chaos, une tranche de véhémence que l’on ne tient plus et qui pourtant flageole sur ses jambes incertaines.

« chaque poème est une ligne vaincue sur la mort » 1 mais la mort est partout qui imprègne l’aube la plus pure, et l’on s’épuise au spectacle de la voir partout étalée, saignée de l’inévitable dégoût de la cruauté.

À quelle échelle mettre le souvenir ? Ce qui parvient du présent aux entours — dans la distance abolie de l’écran et de la géographie humaine — jette son odeur de sang caillé, jette l’omniprésence de l’homme fauchant l’homme, jette le semblable, le frère, le compagnon de terre, l’oublié des lois hospitalières, dans la rage du vainqueur à tout prix. Du n’importe quel prix d’une victoire à inscrire dans la mémoire de l’homme au registre d’un nouvel éphémère.

L’homme, cet animal illégitime. Ce même homme majuscule méthodiquement gommé de nos paysages de sérénité comme on voudrait purger le corps jusqu’à renaître nu de ses pesanteurs. Amplitude de quelque immensité foulée que l’on convoque depuis le passé, où nous menions silence avec brio, au compagnonnage de la terre et du nuage, sous la trompette d’un aigle dans l’ascension de midi, foudre embusquée dans l’ever-changing light d’un ciel dont chaque seconde est unique. Et l’objectif que l’on reprend mille fois, jamais la même image n’en surgira.

Voilà. L’écriture se ramasse, se fait toute petite, racornie. Et cet extrême sentiment de finitude qui demeure et revient lever l’aube à l’instant des sommeils moribonds, qui revient, arrachant l’incohérence du rêve à la nuit vers une ultime trace du chaos.

Ce que l’homme consent à préserver de ses territoires de beauté, y compris dans l’infime plus petit geste qui garde par devers soi l’ombre d’un détritus, reste la plus parfaite récompense au fracas d’une pensée épuisée du spectacle du mal, car ce n’est pas de prendre acte du monde infecté de ses douleurs qui porte lassitude mais ce pain visuel quotidien, surenchéri, de l’information qui conduit les commensaux à l’ataraxie. Sans doute ces splendeurs naturelles auxquelles l’œil s’attache en contemplation, œuvre ou non de la Création quoi qu’on en pense, recèlent-elles ce pouvoir de réconciliation qui raccorde à la vie l’ensemble de ses déchirures. Et l’on n’empêchera guère le poète, d’une époque à l’autre, d’y plonger le pied dans toute sa magnificence.

Juste avant que l’heure ne choie dans le bleu.

 

.Je tire la parole de l’autre vers des mots transfuges, infidèle, car on ne peut, dans cette exigence du poème,
se contenter d’œil pour œil mot pour mot.

VB, Octobre présent

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1 Patrick Laupin, in Le vingt deux octobre [Cadex,1995]

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2 réflexions sur “Juste avant que l’heure ne choie dans le bleu

  1. Magnifiques textes que ceux de cet Octobre présent. Tant dans ce qu’ils donnent à méditer que dans l’écriture. Bravissima. Baci. Angèle

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