Claude Louis-Combet ~ La fin de la phrase

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LA FIN DE LA PHRASE
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«  Ce vers quoi l’on tend n’a ni valeur ni étendue. » (Ernst Jünger, Chasses subtiles)
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Tout commence avec l’enclos. Tout doit finir avec l’enclos. Ce qui se passe, entre-temps, relève de la distraction. Mais celle-ci, bien souvent vient se reposer de sa propre fuite dans la rondeur circonspecte de l’enclos.

Car tout enclos est affaire de rondeur. Nés de la sphère ou de quelque réalité charnelle qui tendait, de tous ses axes, à la sphère, nous sommes promis à la sphère pour autant que, dans la mort, nous réintégrons la matière première de la terre promise. Le reste est passe-temps.

Mais ce passe-temps lui-même, comme si le principe et la fin occupaient la totalité de son horizon, à tout instant, dans les instants les plus prosaïques comme dans les plus sublimes, retrouve l’enclos, se retrouve dans l’enclos, à tel point que (mais ce fut dit, ce sera dit, ce sera répété), il y a tout lieu de croire (et le mot lieu est à prendre ici dans son sens le plus affectif, c’est à dire le plus absolu) que jamais nous ne sortîmes véritablement de l’enclos – et que, rêvant ou pensant, contemplant ou agissant, progressant ou régressant, jamais l’enclos, dont nous sommes, jamais l’enclos que nous sommes, ne s’ouvrit vraiment à autre chose que lui-même, s’approfondissant sans s’écarter de son centre, s’élargissant sans perdre de vue sa circonférence.

De là nous vient ce sentiment ou cette intuition que l’extérieur est seulement une façon de parler, peut-être une excroissance du langage – voire encore son cancer, si l’on envisage sa dimension fabuleusement pathologique de la parole vouée à proliférer dans un total bavardage à propos de choses, d’événements, de réalités, humaines ou autres, qui se passeraient hors de nous et comme sans nous. L’objectivité – une maladie du langage. L’historicité – une maladie (une angoisse) de la mémoire. La psychologie – une illusion de puissance du verbe. Et nous pourrions passer en revue la succession des savoirs dans le temps et leur cohésion plus ou moins réussie au sein de la culture, nous pourrions dresser la nomenclature des sciences comme une symptomatologie des impossibles fuites hors de l’enclos, comme une cancérologie de l’esprit, terrifié pr l’énormité de sa vacance et cherchant, parmi les phrases et toutes les flatulences de la raison, une issue hors de soi comme si le hors de existait, comme s’il y avait des limites et un au-delà des limites et comme si, vraiment, il y avait un monde différent de notre douleur et de notre amour, de notre angoisse et de notre joie – douleur, amour, angoisse, joie au plus profond de l’enclos, dans le jardin tout à fait unique et véritablement total dont jamais nous ne saurions nous expatrier.

Conviendrait-il de nommer l’enclos, nous ne manquerions pas de références dans le répertoire des métaphores et dans le chapeau magique des souvenirs. Mais l’important serait moins de désigner par un nom, qui isole en spécifiant, quelque objet conçu, dans la prédilection que nous lui portons, comme une réalité en soi, hors de nous, à distance de nous, que de dire ce que tous les signes ont de commun dès lors qu’il leur est demandé d’exprimer la fermeture, ouverte sur elle-même, de l’enclos.

[…]

Claude Louis-Combet, in Écrire de langue morte, Babel Éditeur, 1997

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