Vladimír Holan

pavés

AU MARCHÉ AUX PUCES DE PARIS
.

C’était aux premiers jours de novembre. Le ciel était noyé
dans une sorte de brouillard coassant. Une poignée de nègres
habillés sans espoir de suaires tuberculeux
flânait du stand du chiffonnier
à ceux des brocanteurs.
Ils essayaient manteaux et gabardines,
et puis les reposaient… Ils avaient l’air d’incorruptibles
bien plus que de gens qui, d’ailleurs,
n’auraient pu offrir que trop peu,
si noble était leur misère.

Et ils vivaient pour ainsi dire par bonds :
du souvenir d’une chaleur pouilleuse jusqu’à l’oubli de cette chaleur,
dans un espace mordant où, à l’insu de tous,
leurs gestes orphelins se fracassaient dans l’air
et leur rire spasmodique ne comptait
que sur l’oreille musicale de la mort.
Mais en vain… Car à les voir on aurait dit
que chaque heure dépourvue de fantômes
était ennemie de l’éternité…

.

.

QUAND LES SIRÈNES SE SONT TUES

.
Cette nuit, je me disais en rêve :
« Amère est la soif,et si dénuée de tout qu’elle boit au destin
comme une poupée de chiffons jetée par un gosse dans un pot de chambre.
Amère est la volupté, parce qu’elle a tout dans un si urgent voisinage
que même le mystère est hors de portée de la main.
Amer est l’art, et d’un noir si noir qu’on ne pourrait le décolorer
qu’avec la sueur des aisselles d’une femme, si la mort était une femme.
Amère est la connaissance, qui accroche les choses
comme le rasoir émoussé avec lequel on rase les morts.
Amer est tout cela — et pourtant il faudrait
secouer la tête et veiller ! »

Mais il y avait les anges
quadricéphales du char funèbre
qui m’emportaient vers le silence,
il y avait les anges, que j’entendais
échanger entre eux à voix basse :
« Doucement, doucement, ne le réveille pas ! »

Vladimír Holan, Une nuit avec Hamlet et autres poèmes
Poésie/Gallimard 2008 – Préface d’Aragon
Traduit du tchèque et présenté par Dominique Grandmont

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►Voir sur Esprits Nomades, Vladimír Holan, Le poète du reclus

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2 réflexions sur “Vladimír Holan

    • Je ne trouve pas qu’elle manque de poésie, curieux que vous le voyiez ainsi. C’est déployé comme un récit, arrangé en forme de vers certes, mais la prose a aussi sa place en poésie. Et je crois qu’elle correspond le mieux aux poussées d’abîme de son auteur. Je ne lis pas le tchèque, évidement, mais je trouve l’ensemble plutôt réussi, et très fort dans le passage de la pensée vers la parole.

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