Ferrements ~ Aimé Césaire

FANTÔMES

clameurs clameurs

moi n’eus jamais de gorge qu’à midi
je caressai sa tête de chat demi-sauvage
voluptueusement

de gros bourgs vinrent paître dans les hauts fonds herbus
puis tendirent à l’excès des moustiques leur mufle
vers la noire eau bien empuantie des mangles

clameurs clameurs

hétéroclite d’odeurs obséquieuses
de la beauté bleue des soleils à la source
l’envergure du roulis au détour de l’échouage
au défaut du mirage blesse un peu un matin
chimère sommaire des cités interdites

 

 

SAISON ÂPRE

Cercle après cercle
quand les déserts nous auront un à un tous tendu leurs miroirs
vainement les nuits ayant sur la tiédeur des terres étiré leur cou de chameau fatigué
les jours repartiront sans fantôme à la poursuite de purs lacs non éphémères
et les nuits au sortir les croiseront titubants
d’un rêve long absurde de graminées

Esprit sauvage cheval de la tornade
gueule ouverte dans ta suprême crinière
en moi tu henniras cette heure

Alors vent âpre et des jours blancs seul juge
au noir roc intime sans strie et sans noyau
jugeant selon l’ongle de l’éclair en ma poitrine profonde
tu me pèseras gardien du mot cloué par le précepte

.

.

BUCOLIQUE

__Alors tout doucement la terre se pousse une crinière, vire en manœuvrant sa tête bien huilée de poulpe, roule dans sa cervelle une idée très visible à l’endroit des circonvolutions, puis se précipite à toute allure, emportant en un vol ténébreux de roches et de météores, la rivière, les chevaux, les cavaliers et les maisons.
__Et cependant que l’argent des coffres noircit, que l’eau des piscines se gonfle, que les pierres tombales sont descellées, que la bucolique installe au creux une mer de boue qui indolemment fume le meilleur macouba du siècle, de gigantesques lumières fusent au loin et regardent, sous leur casque de noir champignon, une colline, bon berger roux, qui d’un bambou phosphorescent pousse à la mer un haut troupeau de temples frissonnants et de villes.

 

 Aimé Césaire, poèmes extraits de Ferrements (1960)
Ferrements et autres poèmes, Points Poésie, 2008

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