Quelques pas encore ~ Gérald Neveu

Photo © Helder Reis

Photo © Helder Reis

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Lorsque j’aurai ouvert toutes mes forces
à battant écumeux
quelqu’un passera
dans la rue verte et pauvre
la rue dont les cils sont des cris.
Place au froid de l’été !
Des bûches éclatantes
parfument
les rayons fuyant de la nuit
jusqu’au silence.
La main étroite et forte
passe sous les fenêtres
passe sans saluer.

La tige du sommeil
transperce les visages
les grands visages bleuis par la course
et que l’on reconnaît soudain
dans les puits solitaires.

Craquez, crachez
longs feux de dédain !
Une parole sera dite
où l’on reconnaîtra
l’homme incertain et triomphant
comme une banderole,
comme un printemps dur
à la salive bleue,
à la couronne sale et crépitante
de dangers.
Un homme descendra la rue glissante et noire,
à ciel ouvert.

Un homme écoutera passer
la tendresse
dans ses poings fermés.

Gérald Neveu, extrait d’Une solitude essentielle [Ed. Guy Chambellan, 1972]
in Anthologie de la poésie française du XXème siècle, T. II, Poésie/Gallimard, 2004

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► Sur Gérald Neveu, voir Esprits Nomades, Une obscure fournaise
► Autres poèmes : ICI et sur Terres de Femmes

 

Une seule femme endormie ~ Pierre Jean Jouve

Photo © Gary Williams

Photo © Gary Williams

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Par un temps humide et profond tu étais plus belle
Par une pluie désespérée tu étais plus chaude
Par un jour de désert tu me semblais plus humide
Quand les arbres sont dans l’aquarium du temps
Quand la mauvaise colère du monde est dans les cœurs
Quand le malheur est las de tonner sur les feuilles
Tu étais douce
Douce comme les dents de l’ivoire des morts
Et pure comme le caillot de sang
Qui sortait en riant des lèvres de ton âme.

Par un temps humide et profond le monde est plus noir
Par un jour de désert le cœur est plus humide.

Pierre Jean Jouve, in Matière céleste (1937)
Dans les années profondes, suivi de Matière céleste et de Proses, Poésie/Gallimard, 1995

► voir le site consacré à Pierre Jean Jouve

Bilan ~ Tàkis Sinòpoulos

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Que nous est-il resté du décor ? La chaise et l’autre chaise,
le tournant brusque du vent.

Ou bien, disons, feu le soleil avec ses vitres et ses oiseaux.

Nous savons avancer, approuver, oui, nous nous trouverons,
je me souviendrai de toi.

Ce qui se déplace et passe et n’est pas entendu,
à peine entendu dans les mots.

Volte-faces, reprises, béances, et l’abandon, surtout l’abandon.

Ce qui est parti sans partir, le mur qui respire, la pierre a son ombre,
l’épine a sa lune,

l’humble trésor laissé sans défense aux dents de la forêt,

le vallon oublié dans l’auge du silence, et sa goutte d’eau noire.

Dis-moi, que reste-t-il encore ?
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Tàkis Sinòpoulos, extrait de  Pierres (1972)
Anthologie de la poésie grecque contemporaine, Poésie/Galllimard, 2007
Traduction Michel Volkovitch