Ces étranges voyages en terre Mandiargues

Création Les petites demoiselles

Création Sarah Shantti – Les petites demoiselles

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ANANDRINE OU L’EMPOURPREUSE

Pour Hans Bellmer

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Tel manteau de gala — chinchilla, zibeline — jeté aux rats d’un grenier mais pour étouffer le pas des orfraies qui marchent la nuit ainsi que des hommes, quand on n’entendit plus rien et que la dame envoya le reprendre, on le trouva percé de plus de cent coups de becs ; et puis, dans un coin de rouille et d’ail sec, sur un lit de plus de cent menues langues de fourrure, on trouva ce petit être féminin qui nous est apparu, souvent, dans les dessins et les photographies de Hans Bellmer.

Il fallait d’abord cet abandon du poil et de la soie les plus précieux aux plus pauvres détritus ; puis, le hibou(quoique son rôle, en la rencontre, ne soit pas bien éclairci) ; il fallait du bois, du plâtre et des souricières, tout ce décombre poussiéreux, premier abri d’une garce que nous avons beaucoup aimée.

Parfois elle est chauve et parfois chevelue. Parfois elle ouvre des yeux très blancs où saluent de belles tziganes fascinées ; vainement, d’autres fois, avons-nous cherché ses yeux dans un duvet de taupe ; une fois nous n’en trouvâmes qu’un : petit, dur et crustacé.

Elle exhale un parfum de frêne au soleil qui ameute à dix lieues l’essaim des cantharides. Sous un bourdonnement vert, alors, elle descend aux caves meublées, court les passages urbains, et devant le miroir d’une balance mécanique nous l’avons prise à retrousser très haut par-dessus sa cuisse maigre et son mollet gras un jupon de coton rouge ponctué de mouches roses.

Le jour l’éteint si la nuit l’allume. Certains, pourtant, que je connais, plutôt que de l’affronter dans son feu préféraient s’amuser d’elle au temps de sa pâleur et de son diurne épuisement. Ils finirent médecins de couvent, par désespoir d’oublier jamais ce goût de rognure d’ongle et de lèvre gercée.

À l’envers sur un escabeau rompu, sous une lanterne d’écurie, ses pieds jonglaient avec ses seins : ses seins parfaits, ses seins polis, ses seins ballons, sonores, ses seins beaux comme des boules de buis. Les poulains, autour d’elle, léchaient le sel des murs.

Sa tête a roulé sur le bord de la rivière. S’y pose une libellule cuivre. Ses mains ramassent de l’argile humide et vont avec lenteur entre son ventre et sa poitrine, par un souci d’être honnête, car elle affirme à tout venant qu’on n’est jamais si lisse qu’on ne le puisse devenir davantage et que l’on ne saurait se caresser trop.

Quand elle rencontra la folle des faubourgs coiffés aux enfants meurtris, les cheveux bleus de haine, elle se dévissa. C’était, me dit-elle, non loin d’une grande roue. La folle, qui n’avait jamais vu tant, pour la première fois de sa vie, se mit à tournoyer en battant des avant-bras et en gloussant comme une femme de l’espèce occidentale. On la crut guérie, si plus tard elle devait retomber dans un furieux égarement.

Elle s’ouvre volontiers, et se referme, et s’ouvre de nouveau, pour l’éducation des collégiens. Les surveillants, qui la recherchent, du temps que j’étais au Lycée Carnot la nommaient Anandrine ou l’empourpreuse.

La terre et l’eau, le soleil et le vent, se sont unis pour tisser le vêtement qui sied à sa jeune misère. La poussière d’usine lui fait un maillot de satin. C’est à la vertu du cambouis qu’elle dut de resplendir au-dessus de toutes les reines de ceinture, et d’être, toute seule, la Gloire de Clignancourt.

Ai-je tant vieilli, qu’elle n’entre plus jamais chez moi ? Elle ouvrait la porte, dans mes années heureuses, et sans que j’eusse rien à dire tout de suite elle se mettait en pièces. Toujours traînaient ses bras ou l’une de ses jambes, sous mes souliers ferrés, ses yeux un peu partout, sa bouche auprès de l’encrier et je griffonnais des cœurs au coin des lèvres, son ventre entre mes draps qu’il faisait haleter, une épaule pelote à épingles sur le marbre de la commode, des fragments de ses doigts pêle-mêle avec le sucre, et le chat guettait ses seins pour leur donner sous les meubles et du haut en bas de l’escalier une chasse dont j’ai le tonnerre encore dans les oreilles. Peut-être n’est-ce que le chat qui a vieilli. Je ne sais. Le certain est qu’elle ne vient plus.

La dernière fois que je la vis, ce fut en costume de Guadeloupienne, au bal de la rue Blomet. Hans Bellmer, qui était là aussi, je crains qu’il ne l’ait pas reconnue, trop occupé à ses doudous. Elle appuya sur moi le regard, puis en signe d’intelligence elle fit faire à sa tête deux tours complets et rapides, comme à un tire-bouchon grotesque. La danse et le rhum allaient si fort que nul n’y remarqua quoi que ce fût de singulier.

André Pieyre de Mandiargues, extrait de Astyanax (Gallimard, 1964)

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