Cesare Pavese ~ La mort viendra et elle aura tes yeux

.

Et nous lâches alors
qui aimions le murmure
du soir, et les maisons,
les sentiers sur le fleuve,
les lumières rouges et sales
de ces lieux, la douleur
apaisée, silencieuse —
nous arrachâmes nos mains
de la vivante chaîne
et nous nous tûmes, mais au cœur
notre sang tressaillit,
il n’y eut plus de douceur,
il n’y eut plus d’abandon
au sentier sur le fleuve —
sans plus être esclaves, nous sûmes
que nous étions seuls et vivants.

23 novembre 1945

E allora noi vili
che amavamo la sera
bisbigliante, le case,
i sentieri sul fiume,
le luci rosse e sporche
di quei luoghi, il dolore
addolcito e taciuto ‒
noi strappammo le mani
dalla viva catena
e tacemmo, ma il cuore
ci sussultò di sangue,
e non fu piú dolcezza,
non fu piú abbandonarsi
al sentiero sul fiume ‒
‒ non piú servi, sapemmo
di essere soli e vivi.

23 novembre ’45

*

IN THE MORNING YOU ALWAYS COME BACK

Le soupirail de l’aube
respire par ta bouche
au fond des rues désertes.
Lumière grise tes yeux,
douces gouttes de l’aube
sur les collines sombres.
Ton pas et ton haleine
comme le vent de l’aube
submergent les maisons.
La ville frissonne,
les pierres embaument —
tu es la vie, tu es l’éveil.

Étoile perdue,
dans la lumière de l’aube,
grincement de la brise,
tiédeur et haleine —
la nuit est finie.

Tu es la lumière et le matin.

20 mars 1950

Photo Helder Reis

Photo Helder Reis

In the morning you always come back

Lo spiraglio dell’alba
respira con la tua bocca
in fondo alle vie vuote.
Luce grigia i tuoi occhi,
dolci gocce dell’alba
sulle colline scure.
Il tuo passo e il tuo fiato
come il vento dell’alba
sommergono le case.
La città abbrividisce,
odorano le pietre ‒
sei la vita, il risveglio.

 Stella sperduta
nella luce dell’alba,
cigolio della brezza,
tepore, respiro ‒
è finita la notte. 

Sei la luce e il mattino.

20 marzo ’50

Cesare Pavese, extraits de La mort viendra et elle aura tes yeux
Poésie/Gallimard (précédé de Travailler fatigue), 2007
Traduction Gilles de Van

_______________________________________________________
► Le texte original est publié chez Einaudi editore, Torino, 1951. On peut le lire ICI dans sa  version complète.

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