André Pieyre de Mandiargues ~ Hallucinations contrôlées

LA ROUTE BORÉALE

Photo Celeste

Photo Celeste

___Les campagnes sont mûres, les moissons perdues plient sous un vent sans fin de feuilles jaunes, les bois, les prairies garderont longtemps encore une odeur de boue. Un après l’autre, les villages incendiés s’éteignent dans la rosée du soir, et la pluie est salie de cendres tièdes. Le voyageur attardé se hâte sans plus donner même un coup d’œil aux belles filles pillées, nues, échevelées, pendues par les poignets à tous les poteaux des carrefours, de petits lièvres roux cloués entre leurs jambes ouvertes. Aux deux côtés de la grande route, comme des gerbes en file, sont deux rangs de vieilles femmes enterrées jusqu’à mi-corps. Leurs longs seins gris se confondent avec les pierres rares qui bossuent la glaise des talus. Les fossés débordent d’enfants mutilés et jetés au rebut parmi les chardons, les épines, les orties. Du sang suinte un réseau de grenats dans la boue. Il faut cheminer tout droit et durement entre tant de choses qui gémissent à l’entour ; si elles se taisent un instant, la peur triomphe et rit dans le silence hagard.
___Très loin, presque sur l’horizon, tournoient d’étranges nuées sombres : ce sont les corbeaux de la steppe, qui accompagnent la horde des cavaliers chauves et leurs troupeaux d’élans en marche vers la mer boréale.

defeu et deglace

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LA GRANDE ARMÉE

___Le froid sur les hauts lieux n’est pas si froid que le froid de plaine. Ses plus extrêmes rigueurs laissent quelque feuillage vivant jusqu’aux cimes de l’Alpe ou des Carpathes. Mais dans cette vaste plaine blanche, où gît à présent le point de vue, les arbres sont des squelettes ramifiés qui brillent d’un éclat sombre, comme les bijoux de jais aux vitrines funéraires. D’un horizon à l’autre court une double rangée de formes noires, régulièrement espacées ; le point de vue se rapproche, et il distingue alors que les formes du premier rang sont des soldats immobiles, fusil au pied, baïonnette au fusil. Chaque baïonnette porte une tête humaine, ou bien le buste entier découpé à hauteur des seins et amputé des bras. Quelques-uns des soldats élèvent sur le ciel gris les hauts bonnets à poil de la garde impériale, mais presque tous arborent de si rares couvre-chefs, et d’une si folle variété, qu’ils font un vrai musée de la coiffure au cours des âges, étiré le long de cette immense ligne droite à travers la plaine désolée. Pêle-mêle fantastique où le point de vue se met à saisir — ombrant les visages bleuis du gel, noircis de poudre et de poil dur — çà et là de grands chapeaux en feutre mexicain, des chaperons et des capuchons, des bérets, des chéchias, des toques, des tiares, des mitres, des capes, des cornes, des castors et des crapauds, des mortiers en velours, des barrettes ecclésiastiques, des nœuds d’Alsace, des cornettes et des voiles de religieuses, des bourrelets d’enfants, des coiffes enrubannées de nourrices et d’admirables chapeaux de cocottes de fin de siècle, enfouis sous les bouquets de paradis et les plumes d’autruche ; fruits de tous les pillages de toutes les guerres passées ou à venir.
___Le plus terrible est que les tristes débris piqués aux pointes des baïonnettes ne sont pas coiffés moins bizarrement que les grenadiers qui les tiennent en l’air. Et pour peu que le point de vue se rapproche encore, les souches obscures de la seconde file deviennent des cadavres, des troncs mutilés jaillis hors de la neige, dégouttant d’affreux stalactites bruns. Ce sont là les corps des soldats tués auxquels leurs camarades ont arraché buste ou tête, afin que tous ensemble soient présents à cette revue sinistre, où l’on attendra jusqu’à la fin de l’hiver un empereur vaincu qui ne peut revenir.

André Pieyre de Mandiargues, textes extraits de Dans les Années sordides (1943)
in L’âge de craie suivi de Dans les années sordides, Astyanax et Le Point où j’en suis
nrf  Poésie/Gallimard, 2009

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