Éloges ~ Saint-John Perse


.

XVI

… Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés
__à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur
__et les îles, disant : la journée sera belle si l’on en juge par cette aube.

__Aussitôt c’est le jour ! et la tôle des toits s’allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise,
et le ciel à la verve, et le Conteur s’élance dans la veille !

__La mer, entre les îles, est rose de luxure ; son plaisir est matière à débattre, on l’a eu pour un lot
de bracelets de cuivre !
__Des enfants courent aux rivages!… un million d’enfants portant leurs cils comme des ombelles… et le nageur
__a une jambe en eau tiède mais l’autre pèse dans un courant frais ; et les gomphrènes, les ramies,
__l’acalyphe à fleurs vertes et ses piléas cespiteuses qui sont la barbe des vieux murs
__s’affolent sur les toits, au rebord des gouttières,

__car un vent, le plus frais de l’année, se lève, aux bassins d’îles qui bleuissent,
__et déferlant jusqu’à ces cayes plates, nos maisons, coule au sein du vieillard
__par le havre de toile jusqu’au lieu plein de crin entre les deux mamelles.
__Et la journée est entamée, le monde
__n’est pas si vieux que soudain il n’ait ri…

__C’est alors que l’odeur du café remonte l’escalier.

Saint-John Perse, Éloges (XVI)Poésie/Gallimard, 2009

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