D’un cahier brûlé ~ Anna Akhmatova

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En guise de dédicace

Au lieu d’une dédicace
ce vent âpre et sec vous apporte
juste une odeur de corruption,
un goût de fumée et des poèmes
écrits de ma main.

24 décembre 1961
.

Le cahier brûlé

Sur le rayon de la bibliothèque,
ton frère plus fortuné se pavane,
sur toi des fragments d’étoiles ;
sous toi les charbons de foyer.
Tu as supplié, tu voulais vivre,
tu avais peur du feu mordant,
ton corps a soudain tressailli,
ta voix m’a maudite, en s’éloignant.
Tous les pins se sont mis à bouger,
leur reflet a tremblé dans l’eau,
et les saints printemps du brasier
ont mené la danse funèbre.

1961
.

Les yeux ouverts

Il n’y a plus de temps, il n’y a plus d’espace,
j’ai tout examiné à travers la nuit blanche :
et le narcisse sur ta table dans le vase,
et la fumée bleue du cigare,
et ce miroir, où, comme dans une eau pure,
tu pourrais en ce moment te réfléter.
Il n’y a plus de temps, il n’y a plus d’espace,
et même toi, tu ne peux pas m’aider.

1946
.

En rêve

Je porte en même temps que toi
cette rupture noire et opiniâtre.
Pourquoi pleures-tu ? Donne-moi la main.
Promets-moi plutôt de revenir en rêve.
Pour toi, pour moi (nous sommes deux montagnes),
pour toi, pour moi, plus de revoir en ce monde.
Tu pourrais simplement, à minuit, m’envoyer
un message par les étoiles.

1946
.

Souvenir

Tu m’as inventée. Celle que tu imagines
n’existe pas, ne peut exister nulle part.
Chez les médecins, pas de remède ; pas de réconfort chez les poètes.
Cette ombre, ce fantôme jour et nuit te persécute.

Notre rencontre eut lieu en une année invraisemblable.
Les forces du monde étaient à bout.
Tout portait le deuil. Tout déclinait, malade
rien de nouveau, sinon des tombes.

Plus de lumière. Flots de la Néva, noirs comme du goudron.
Nuit, tout autour, compacte, comme un mur.
C’est alors que ta voix m’a défiée.
Ce que je faisais, je ne le comprenais pas encore.

Tu es venu vers moi, comme conduit par une étoile,
tu foulais aux pieds l’automne tragique,
tu es entré dans la maison à jamais déserte,
d’où avait fui le vol des poèmes brûlés.

1956
.

Anna Akhmatova, poèmes extraits de D’un cahier brûlé  (Course du Temps)
Requiem – Poème dans héros et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2011

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► sur l’auteur, voir L’icône de la souffrance russe sur Esprits Nomades
► Poèmes et bio-bibliographie sur Poezibao

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