Belle-Isle, Bretagne ~ André Rougier

Belle-Isle

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Ils arrivèrent sur l’île peu avant la mi-août, vers six heures et quart de l’après-midi». Cela commençait comme un récit du bon vieux Julio, le bruissement dans le lierre, les craquements de l’escalier, les chouettes sur le mur d’en face, les braises mourantes dans le jardin, silence touchant l’os de l’obscur…

Il s’installa, comme il aime à le faire, qu’il s’agisse d’un jour, d’une semaine ou d’une vie, elle le regardant sans parler prendre possession, s’insinuer, s’incruster, s’élargir en se superposant à l’état ancien, l’accroissant sans en troubler l’ordonnance, s’en imprégnant, l’altérant subtilement dans les limites que l’impossible présence des enfants traçait plus impérieusement que tout interdit…
Inventaires inutiles, magnifiquement dérisoires : les yeux bleus et fixes du chat veillant l’entrée, le baromètre invariablement variable, les armoires à fleurs et les baigneuses coquinement effarouchées des années folles, les miroirs et les paravents, les flacons et les animaux improbables, les livres à lire, les bulbes séchés, Sindbad conviant au voyage, les navires aux murs, l’écume et les tourments, l’ange gardien et les peignes espagnols, les jouets convoquant l’incommensurable, l’air odorant et fort, les mouettes en pleine campagne, les algues et les moutons, les sentiers surgissant de nulle part, les détours s’achevant en baies délavées, la mer inachevée, déclose, mariant en un instant sans frein le petit bout de terre, ici, et l’autre, juste sous l’Equateur, conviant, épiant…

Les jours passaient, l’île se chargeant de tout, imposant son rythme, l’architecture des gestes à accomplir, depuis le bol de café fort dans le silence à peine transistorisé du matin jusqu’aux murmures, au brusque désir précédant le sommeil sans rêves dans la chambre aux rideaux rouges, au puéril et immuable salut aux menhirs, la plage ordonnant tout au gré des vents et des marées, les pages à parcourir, le repos et la baignade, les promenades sans but, but de toute promenade digne de ce nom, le toujours incompréhensible bonheur d’être, sans faire, sans lier, sans compter, sans soupeser, sans veilles et sans attaches…
Conjurer le temps ne se peut, il le sait, qui se prend pourtant à rêver de l’autre maison, tout là-bas, où s’inventeraient éclats et paresses à foison, et dont il se dit qu’elle ne sera jamais vraiment peuplée, qu’elle ne le serait que lorsque s’y ferait sentir, au sens le plus fou, LEUR silencieuse présence…

André Rougier, avec son aimable autorisation, depuis Les Confins.

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