Baltiques ~Tomas Tranströmer

SPACE: Hubble Space Telescope Captures Mysterious "X" Object

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III

Dans un coin mal éclairé de l’église du Gotland, dans un halo de douces moisissures où se trouve un bénitier de grès — du XIIe siècle — le nom du tailleur de pierres est resté, il reluit comme une rangée de dents dans la fosse commune :
————————————-HEGWALDR
le nom est resté. Et ses reliefs ici et sur les parois d’autres vases, un grouillement de gens, des figures qui jaillissent de la pierre.
Les noyaux du bien et du mal éclatent là dans l’ œil.
Hérode attablé : le coq rôti s’envole et chante « Christus natus est » — le serviteur a été exécuté —
et tout près, l’enfant naît, sous des grappes de visages aussi dignes et désemparés que ceux de jeunes singes.
Et les pas fugitifs des dévots résonnent sur les écailles de dragon des longs tuyaux d’égout.
(Des images plus fortes dans la mémoire que si elles se dressaient devant nous, et encore plus fortes quand le bénitier se met à tourner dans la mémoire comme un manège qui gronde faiblement.)
Nulle part sous le vent. Et le risque partout.
Comme ce fut. Comme cela est.
Il n’y a de paix qu’à l’intérieur, dans l’eau du vase que personne ne voit, mais la guerre fait rage sur ses parois.
Et la paix peut venir au goutte-à-goutte, peut-être même la nuit
quand nous ignorons tout,
c’est comme dans une salle d’hôpital, lors d’une perfusion.
Des hommes, des monstres, des ornements.

Mr. B***, mon aimable compagnon de voyage, en exil, sorti de Robben Island, me disait :
« Je vous envie. La nature ne me dit rien. Mais des gens dans un paysage, cela me dit quelque chose. »

Voici des gens dans un paysage.
Une photo de 1865. La chaloupe à vapeur accostée dans le chenal.
Cinq figures. Une dame en crinoline blanche, comme un grelot, comme une fleur.
Les hommes ressemblent aux figurants d’une farce paysanne.
Ils sont tous beaux, indécis, sur le point d’être gommés. Ils descendent à terre un court instant. Ils sont gommés.
La chaloupe à vapeur,un modèle périmé — avec haute cheminée, marquise, coque étroite — est vraiment étrange, un OVNI après l’atterrissage.
Tout le reste sur la photo est choquant de vérité :
les rides sur l’eau,
l’autre rivage —
je peux passer la main sur ses pentes rugueuses,
je peux entendre le murmure des pins.
C’est si proche. C’est
aujourd’hui.
Les vagues sont actuelles.

Je longe le rivage. Je n’ai pourtant pas l’impression de le faire. On doit trop s’épancher, trop de dialogues à la fois, nos murs sont bien ténus.
Chaque objet dispose d’une ombre nouvelle derrière son ombre ordinaire et on l’entend la traîner, même lorsque la nuit est noire.

Il fait nuit.

Le planétarium des stratégies se tord. Les lentilles scrutent l’obscurité.
Le ciel de la nuit déborde de chiffres, et ils alimentent une armoire scintillante,
un meuble
qu’habite l’énergie d’une armée de sauterelles dénudant plusieurs arpents de terre somalienne
en une demi-heure.

Je ne sais pas si nous en sommes au début ou à la dernière phase.
On ne peut pas donner de conclusion, toute conclusion est impossible.
La conclusion, c’est la mandragore —
(voir le dictionnaire des superstitions :
_______________  MANDRAGORE
____________________________plante miraculeuse
qui lançait un cri si affreux quand elle était arrachée à la terre,
qu’on en tombait mort. Un chien devait le faire…).

Tomas Tranströmer, Baltiques III (1974)
in Baltiques – Oeuvres complètes 1954 – 2004, Poésie/Gallimard, 2011

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