L’invitation chez les Stirl ~ Paul Gadenne

© Photo André Govia

© Photo André Govia

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« Des livres étaient empilés sur un buffet — livres probablement dédaignés pour leur aspect «commun», fatigué, ou simplement débonnaire. Il en avait pris un au hasard, en haut d’une pile, un peu moins défraîchi que les autres, et aussitôt la force des mots l’avait entraîné. Après avoir soufflé sur la poussière et trouvé un vieux canapé de velours, il avait peu à peu oublié les Stirl, et leurs conversations sans issue.
Le livre, qui fleurait encore la toile fraîche et le papier neuf, avait dû être condamné sans avoir été beaucoup lu, peut-être en vertu d’une irritation devant ses mystères. La couverture semblait assez récente, mais portait des traces circulaires, qui prouvait avec évidence que l’ouvrage avait au moins servi de support pour une tasse à café avant d’être rejeté aux ténèbres. Un poème se détachait au milieu de la page, et les mots y brillaient comme les fragments d’une vérité qui cherche à vous atteindre.

Issue from the hand of time the simple soul…

Olivier ne comprenait pas parfaitement la langue, et le poème se parait d’un sens trouble, comme les objets que l’on aperçoit à travers l’écran d’un verre dépoli. Mais pour cette raison même, certains mots arrivaient sur lui avec une force neuve, exempts de cette usure qu’un excès de familiarité leur fait subir ; et le poème s’embellissait d’une sorte de complicité qui en redoublait pour lui la signification.

Issue de la main du temps, voici l’âme dans sa naïveté,
Égoïste et résolue, malchanceuse, claudicante,
Incapable d’un mouvement en arrière ou en avant,
Fuyant la chaude réalité, le bien offert,
Reniant l’appel importun du sang,
Ombre de sa propre ombre, spectre dans sa ténèbre,
Laissant des papiers en désordre dans une salle poussiéreuse…

Olivier sentit son cœur battre comme à une rencontre inopinée. Il se répéta, plusieurs fois, les deux derniers vers. Il y a, entre les livres et les événements de la vie — comme entre les êtres parfois — des coïncidences magiques. Sa situation, sa présence au cœur de cette maison, l’existence même qu’il y menait, recevait de cette lecture une sorte d’explication, d’exaltation, de lumière. La fausseté de ce monde lui était dénoncée, de cette existence qui lui donnait moins le sentiment, relativement supportable, d’un danger, que d’une lacune, oui, d’une immense lacune… Il était chez les Stirl, chez des vivants, il était vivant lui-même, et ils se comportaient tous les trois comme des fantômes.»

Paul Gadenne, extrait de L’invitation chez les Stirl
Gallimard, L’Imaginaire,  2009

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Éléments biographiques
► Fouillant le récit, sur Stalker.

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