Lettre au poète Léon Damas ~ René Depestre

Junior Fritz JacquetMasques papier

Junior Fritz Jacquet
Masques papier

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1

Léon Gontran Damas je t’écris
de la même façon qu’on naît
dans une maison triste et basse
sous des amandiers de Guyane.
Je t’écris au temps du corossol.
Je t’écris en équilibre entre
la détresse et l’espoir des nègres.
Sur l’écorce d’un papayer je t’écris
dans la sève qui meurt et repousse
en soeur du mimosa de mon jardin.

2

J’écris au mauvais garçon du dimanche
qui riait aux vêpres des Blancs, j’écris à
son humour qui n’a jamais franchi la ligne,
j’écris à ses poèmes aux yeux bridés,
j’écris à la grand-messe des matins
de son enfance : au nom du Père
du Fils et du Saint Esprit
et au nom du français de France
changé en île à l’eau salée de la souffrance.

3

Je cours le coeur fou après tes mots
de tous les jours, tes mots simples
que la vie du siècle a brûlés ; j’écris
à ton jazz toujours au futur, je chante
l’aigle du grand poète qui plane
en homo spiritual au matin de sa foi,
j’écris à l’homme libre qui a vaincu
les tisons de fer rouge : le fouet,
le piment sur les plaies, le crachat,
l’insulte totale des temps de la plantation !

4

Je t’écris debout au grand soleil de ta mort,
bel été ouvert dans l’ironie des nègres,
main brûlante de l’Afrique bien serrée
sur la peau des mots du français-français.
Les routes du bout de ma vie en riant
font le tour de ton orchestre noir :
me voici réveillé à ton lyrisme brutal,
réveillé dans les pieds nus que tu mettais
toujours si bien dans le plat qu’il fallait !

5

Je t’écris porté par les crapauds-boeufs,
la nuée de moustiques et de lucioles
qui voyagent la nuit dans tes masques :
te voici qui roule de gros yeux
guyanais de tendresse et de poésie,
loin des jours où l’on collait à notre vie
des ancêtres-gaulois-aux-yeux-bleus-de-rage !
Je t’écris en plein été du blues, les deux poings
fermés  à vie sur l’alphabet  de ma révolte !

6

Je t’écris la bonne nouvelle :
tu es rentré à cheval dans ta fantaisie,
de la même façon qu’on sort au petit jour
du ventre africain de sa mère ; tu es
de nouveau le seul roi de tes racines,
à dix ans de ta mort ta poésie
d’électron libre a toujours les mains
au collet de tout ce qui enténèbre
la vie et la musique des Noirs !

Lézignan-Corbières, février 1988

René Depestre, Encore une mer à traverser, La table ronde, 2005.

_____________________________________

► René Depestre,  sur La pierre et le sel (biographie et poèmes)
► Léon Gontran Damas, sur Île en île

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