Deux fragments d’odes ~ Fernando Pessoa

ciel insolite

30 juin 1914.

I

Viens, Nuit très ancienne et identique,
Nuit Reine qui naquis détrônée,
Nuit intérieurement égale au silence, Nuit
semée d’étoiles pailletées au rapide éclat
sous ton vêtement frangé d’infini.

Viens, vaguement,
viens, légèrement,
viens toute seule, solennelle, les mains abandonnées
contre ton flanc, viens
et amène les monts lointains auprès des arbres proches,
fonds dans un champ à toi tous les champs que je vois,
de la montagne fais bloc avec ton corps,
estompe toutes ses différences que de loin je distingue,
toutes les routes qui la gravissent,
tous les arbres divers qui la montrent vert sombre au loin,
toutes les maisons blanches avec de la fumée entre les arbres,
ne laissant qu’une lumière ici et là, et puis une autre,
dans la distance imprécise et vaguement troublante,
dans la distance subitement infranchissable.

Notre Dame
des choses impossibles que nous cherchons en vain,
des rêves qui nous rejoignent au crépuscule, à la fenêtre,
des velléités qui nous caressent
sur les grandes terrasses des hôtels cosmopolites
au son européen des musiques et des voix proches et lointaines,
et qui font mal parce qu’on les sait irréalisables…
Viens et berce-nous,
viens, et dorlote-nous,
baise-nous silencieusement le front,
si impalpablement que nous ignorions qu’on le baise,
hormis, peut-être, par cette différence dans l’âme
et ce sanglot vague à la déchirure mélodieuse
au plus ancien de nous
là où racinent tous ces arbres de merveille
dont les fruits sont les rêves que nous chérissons
parce que nous les savons sans relation avec le contenu de la vie

Viens, très solennelle,
viens très solennelle et pleine
d’une secrète envie de sanglots,
peut-être parce que l’âme est grande et petite la vie,
que tous les gestes sont prisonniers de notre corps,
que nous n’atteignons rien au-delà de la portée de notre bras
et que nous ne voyons que dans le champ de notre regard

Viens, douloureuse,
Mater Dolorosa des Angoisses des Timides,
Turris-Eburnea des Tristesses des Méprisés,
main fraîche au front fiévreux des humbles,
saveur d’eau sur les lèvres fraîches des Fatigués.
Viens, du fond là-bas
de l’horizon livide,
viens et arrache-moi
du sol d’angoisse et d’inutilité
où je verdoie.
Cueille-moi sur mon sol, marguerite oubliée,
feuille à feuille lis en moi je ne sais quelle bonne aventure
et effeuille-moi pour ton plaisir,
pour ton plaisir silencieux et frais.
Une feuille de moi pointe vers le Nord,
où sont les cités d’Aujourd’hui que j’ai tant aimées ;
une autre feuille de moi pointe vers le Sud,
où sont les  mers qu’ouvrirent les Navigateurs.
Une autre de mes feuilles darde vers l’Occident,
où brûle d’un éclat vermeil ce qui peut-être est l’Avenir,
que j’adore, moi, sans même le connaître.
Et l’autre, les autres, tout le reste de mon être
tend vers l’Orient,
l’Orient d’où vient toute chose, et le jour et la foi,
l’Orient pompeux et fanatique et chaud,
l’Orient excessif que jamais je ne verrai,
l’Orient bouddhiste, brahmanique, shintoïste,
l’Orient qui a tout ce que nous n’avons pas,
l’Orient qui est tout ce que nous ne sommes pas,

l’Orient où — qui sait ?— le Christ peut-être vit encore aujourd’hui,
où Dieu peut-être existe en vérité et commande à toute chose…

Viens par-dessus les mers,
par-dessus les mers majeures,
par-dessus les mers sans horizon précis,
viens et passe la main sur ce dos de bête fauve
et calme-le mystérieusement,
ô dompteuse hypnotique de tout ce qui s’agite fortement !
Viens, précautionneuse,
viens, maternelle,
à tapinois infirmière très ancienne, qui t’es assise
au chevet des dieux des fois perdues,
qui as vu naître Jupiter et Jéhovah
et qui a souri parce qu’à tes yeux tout est faux et inutile.

Viens, nuit silencieuse et extatique,
viens envelopper dans le blanc manteau de la nuit
mon coeur…
Sereinement comme une brise dans le soir léger,
tranquillement ainsi qu’une caresse maternelle,
avec les étoiles qui luisent entre tes mains
et la lune masque mystérieux sur ton visage.
Tous les sons résonnent autrement
lorsque tu viens.
À ton entrée baissent toutes les voix,
nul ne te voit entrer.
Nul ne sait quand tu es entrée,
sinon tout à coup, en voyant que tout se recueille,
que tout perd arêtes et couleurs,
et qu’au firmament encore clairement bleu,
croissant déjà net, ou disque blanc, ou simple clarté nouvelle en train de poindre,

la lune commence à être réelle.

Fernando Pessoa, Deux fragments d’odes (I) (Fin de deux odes, naturellement) – Poésies d’Alvaro Campos
in Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro suivis de Poésies d’Alvaro Campos
Poésie/Gallimard, 2009. Traduction Armand Guibert.

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