Attente ~ Pierre Reverdy

Quand le sourire éclatant des façades déchire le décor fragile du matin ; quand l’horizon est encore plein du sommeil qui s’attarde, les rêves murmurant dans les ruisseaux des haies ; quand la nuit rassemble ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot du sort n’était encore inscrit. Toute la distance de vous à moi — de la vie qui tressaille à la surface de ma main au sourire mortel de l’amour sur sa fin — chancelle, déchirée.

P. Reverdy,  Reflux (extrait)

Les escaliers de Montmartre
Brassaï

.

ATTENTE

Il se peut qu’on émeuve encore le dormeur
enseveli sous des lambeaux de rêve à fond de cale
il se peut qu’on atteigne encore la lueur
qui grimpe à l’horizon de branche en branche

Mais toi tu règnes sur les mirages du désert
sur les temples glacés dans les nues millénaires
quand les fards du sommeil s’éboulent dans la nuit
dans la tête étoilée des feux de la distance
ma paresse de plomb attend le court-circuit
et tout pèse trop lourd quand l’orgueil se soulève

Un à un les grains de la pensée s’émeuvent
chaque écueil se découvre aux charmes du soleil
les graines des sillons illuminent la terre
les rides de tes yeux tournent en tourbillon

Je ne sais plus quels arbres sur la voie prendront la garde
je ne sais plus quel vent m’apportera ta voix
ton parfum déformé sous les voûtes de marbre
ta silhouette transparente à chaque coude des allées
quand ta bouche a menti plus lourdement dans la pénombre

Quand tes yeux se sont assombris
les traits de feu qui traversaient le fond de ta pensée se sont glacés
peu à peu les forces du chagrin ont atteint leur limite
même les larmes des sapins
même les soupirs du ravin
tout allait décroissant sur le fond de la mer et les feux croisés de la rampe

Et mon désir glissait sur la route du temps
aride au bord du mystère des gouffres
mon coeur obscur jeté aux crevasses du doute
et l’oeil inquiet qui regarde de temps en temps
par-dessus l’épaule du soir si rien ne vient
si rien ne sortira du sort que je redoute

Pierre Reverdy, extrait de Main d’œuvre (1913-1949)
Anthologie P. Reverdy, par C.M. Cluny, Orphée La Différence, 1989

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► Du recueil Flaques de verre
► Pierre Reverdy sur Terres de Femmes (et navigations internes sur le site)

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