Médée Kali ~ Laurent Gaudé

.
Je suis née sur les bords du Gange,
au milieu d’une foule épaisse qui sentait la lèpre et la sueur.
Un peuple qui baignait sa nudité dans les eaux sales du fleuve.
Une foule de pauvres et d’estropiés qui disputait aux vaches,
aux porcs et aux oiseaux, des pousses d’herbe à mâcher.
Je n’ai pas eu de parents,
c’est cette foule entière qui m’a accouchée.
Je me souviens de mains qui m’ont nourrie.
Mille lèvres ont embrassé mon front à ma naissance,
me transmettant les maladies de mon peuple,
me murmurant le nom sacré de nos divinités.
Je revois les sourires édentés,
les yeux cernés,
la maigreur des corps que j’ai tétés.
Je me souviens,
je n’ai pas eu de parents.
J’ai été jetée au monde,
au milieu de cette foule d’affamés.
Nous n’avions rien que la fièvre,
nous ne mangions rien que les déjections des animaux qui
nous accompagnaient.
Les hommes des villes n’osaient pas nous toucher.
Ils détournaient les yeux à notre passage.
On disait que la maladie qui rongeait notre peau s’attrapait par
le regard.
Et nous mourions là, depuis des siècles toujours renouvelés,
à quelques mètres de l’endroit où nous étions nés,
dans cette odeur étouffante de sueur humaine.
Nos corps alors flottaient sur le Gange puis disparaissaient dans
les nœuds du fleuve.
Je suis née sans pitié
et mon corps, à son tour, aurait dû couler doucement dans les
eaux du Gange,
mais j’étais belle.
J’étais belle et je savais danser.

Laurent Gaudé, extrait de Médée Kali (II),  Actes Sud, coll. Papiers, 2003.

_______________________________________________________

► À propos du livre, voir ICI.
► La pièce : mise en scène Ph. Calvario, avec Myriam Boyer et Marcial Jacques (Théâtre du Rond-Point, Paris, création 11 sept.2003)

Publicités

3 réflexions sur “Médée Kali ~ Laurent Gaudé

    • Manoeuvrez comme vous l’entendez dans votre bordel, cher Yann, libre à vous de ne pas partager ce choix. De le dire aussi, pourquoi pas, même à l’emportée ! Moi j’ai aimé cette navigation croisée entre mythes et divinité, l’antiquité revisitée avec cette audace un peu déroutante qui me séduit quand c’est bellement écrit. Il faut l’imaginer aussi sur une scène, pas seulement au livre.
      Je sais combien ce qui touche à l’Inde vous est sensible, j’imagine que vous réagissez par rapport à cela aussi. C’est une fiction, nul ne l’entend autrement.
      L’avez-vous lu, ce livre ? Ou ce n’est rien que l’extrait qui vous bouscule ? Car il ne peut rendre compte de la tonalité entière du livre, tant les tableaux se répondent différemment.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s