Franck Venaille ~ Extraits

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J’avais la totalité du visage de l’estuaire dans ma main  J’avais l’ensemble de sa pensée sous les doigts J’avais ô j’avais son étrange beauté Je la possédais m’imprégnant de ses traits afin que — une fois disparus — je puisse encore encore et encore me souvenir d’eux J’avais cette tête humaine avec ses intrications animales Un peu de ce merle beaucoup de l’épouse du cheval ! Quelques traits de la souris papivore qui crie sa peur de paraître différente D’être différente De glisser au lieu de galoper De marcher J’avais la face animale et humaine de l’énigme Pas du Sphinx, non ! Pas de l’homme aux yeux crevés mais (bruants — buses — brèmes et gardons — loriots) celle de l’humanité blessée meurtrie Repliée sur soi comme une figure de tombeau J’avais ! J’ai eu ! J’eus ! cette noble énigme sur laquelle — métaphoriquement — à bord du cargo Babtaï je m’interrogeai Ah ! Douleur d’être cet homme trop calme mais qu’un feu une torche un brasier intérieur brûlent Je l’avais ! Je distinguais le masque tragique de l’énigme mais, désemparé, désespéré, fragilisé par tant de souffrances intimes je ne parvenais pas à comprendre le sens de cette possession Pourtant n’avais-je pas la totalité du corps de l’estuaire dans ma main ? Sentant vivre sa pensée sous mes doigts et souhaitant la capter Me souvenir toujours et toujours de la totalité de cette manière d’oeuvre d’art Totem vous dis-je ! Totem allongé ! Visage énigmatique ! Son âme ! Totem ! Devant lequel, des nuits entières je piétinais.

Franck Venaille, extrait de La descente de l’Escaut
nrf Poésie /
Gallimard, 2010
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© Photo Marc Delforge

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Je suis probablement un homme mauvais.

Grinçant de haine quand ma salive malade
coule de  mes  lèvres, là,  sur  ma  poitrine.

Demandez-moi d’être heureux et me voici
lamentable  et  quelconque, vie  ne  se vaut
qu’en  lambeaux épars sur un mur lépreux.

Enfant,   j’aimais  l’intimité  des bas noirs
il  m’en reste une  attirance  envers ce qui
brûle,  ce   qui  exalte,  ce  qui  fuit,  hélas.

À  pleine  bouche  je  mors de rage,  puis
solitaire, toujours  vers l’ombre,  m’enfuis.

J’ai peur. Je pleure. Ah, trop sensible suis !

Franck Venaille, extrait de  Tragiquenrf  Poésie / Gallimard, 2010

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