Tristia ~ Ossip Mandelstam

© Photo Michael Kenna

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On m’enseigna la science de l’adieu
dans les plaintes échevelées, nocturnes.
Mâchent les bœufs, l’attente se prolonge.
Déjà la dernière heure des vigiles.
De cette nuit des corps je vénère le rite —
levant le fardeau de l’errante peine
les yeux éplorés regardant au loin,
mêlant un peu de pleur de femme au chant des muses.

L’adieu — qui peut disant ce mot savoir
ce qu’il porte de séparation,
ce que prophétise le cri du coq
quand la flamme brûle sur l’Acropole,
et à l’aube d’une vie nouvelle,
quand dans l’enclos le bœuf lentement mâche,
pourquoi le coq, clamant la vie nouvelle,
bat des ailes sur les murs de la ville.

Et j’aime la coutume des fileuses :
la navette va, le fuseau gémit.
Vois-tu : déjà, comme un duvet de cygne,
délie, pieds nus, vole à notre rencontre.
Hélas ! De notre vie la maigre trame !
Comme est pauvre la langue de la joie !
Tout ce qui fut sera encore et seul
est doux l’instant de la reconnaissance.

Ainsi sera : la silhouette transparente
gît sur la plaque immaculée d’argile
comme la peau tendue d’un écureuil.
Sur la cire, penchée, une femme regarde.
L’Érèbe grec nous est impénétrable.
Aux hommes les bronze, aux femmes la cire…
C’est au combat que nous échoit le sort.
Elles meurent en disant l’avenir.
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OSSIP MANDELSTAM
Tristia et autres poèmes, nrf Poésie/ Gallimard, 2010

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Une réflexion sur “Tristia ~ Ossip Mandelstam

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