Trois contes ~ Michaël Gluck

© Photo Nunda Photo

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« Tirer le miel des pierres, et de l’huile des rochers plus durs.»
Bernard de Clairvaux

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C’est la fin des narcisses. Il marche. Les portes des maisons s’ouvrent. Il est Passeur. On l’accueille, il écoute par plaisir, pour être digne aussi du nom qu’on lui donne. Pour répondre à l’offrande par l’offrande, en s’effaçant pour laisser passer. C’est d’abord le voleur de légendes, celui qu’on appelle le braconnier. S’il braconne, son gibier est fait de fleurs, de lichens, d’herbes médicinales et de champignons. la eu chassé ; il avoue même avoir été viandard. Le goût du sang, du massacre ; un bon fusil. Et puis il y a eu les renards,les puants. Jusqu’à celui-là.

Le dernier renard. Pièges, collets, carabines, frondes, j’ai tout essayé, tout pratiqué, tout réussi. Comme si j’étais né pour ça, de la race des prédateurs, avec tous ces instruments de tuerie dans mon berceau. Ton Bernard de Clairvaux, celui-là, je l’ai un peu fréquenté moi aussi. Il disait que les arbres et les rochers vous enseignent plus que les livres. Sans forfanterie, cet enseignement-là, j’en ai tâté dès ma prime enfance, et j’y ai glané tous les prix. Quant aux renards, c’était la bonne action. On ne les clouait pas aux portes des fermes, eux, mais qui en tuait un, était un héros. Ysengrin n’ayant pas survécu au carnage, la gloire était retombée sur Renart. Fallait voir la traversée des villages avec la dépouille sur l’épaule. Les paysans te faisaient fête et c’est à qui te donnerait une poule, qui une douzaine d’oeufs, qui je ne sais quoi d’autre. Ce que le goupil n’avait pas volé te revenait de droit quand tu exposais son cadavre. Au piège ou au fusil, j’arrivais toujours près de la bête après la mort. Sauf cette fois là. L’animal glapissait, se débattait encore, tentait d’arracher la patte prise dans la mâchoire du piège. Il m’a vu arriver. Je n’avais rien, ni arme ni bâton, rien qu’un couteau dont je ne pouvais me servir qu’au risque d’être mordu dans un combat sordide.  Alors, j’ai dû prendre des pierres pour l’achever, frapper, ne pas m’arrêter de frapper tandis qu’il me regardait, et dans ses yeux j’ai su que j’étais devenu la Mort.
Le passeur franchit la frontière entre Lozère et Cantal, c’est toujours l’Aubrac. Il est attiré par une voix de femme vive et alerte, belle aussi en son hiver. Vous la rencontrerez si vous passez par là. Comme on écrivait dans les livres : elle a des doigts de fée et la parole d’or. Longtemps on m’a appelée Fatima. C’est un rôle que j’ai joué chez les Soeurs lors d’une représentation théâtrale de fin d’année. Théâtre, poésie, peinture, j’ai toujours aimé ça. Et la danse, pas les tutus et les chaussons, la danse, le bal. Au bal, il y avait les bagarres avec ceux de Nasbinals, je ne sais pas pourquoi, je ne sais même pas pourquoi, je ne sais même pas si on a su un jour pourquoi. Mais je m’égare. Vous m’avez demandé une histoire. Hélas, moi les histoires, je n’ai jamais su les raconter. Il y en a un qui savait.

[…]

Michaël Gluck, extrait de L’épreuve du paysage, in Les itinéraires littéraires en Lozère ~ Aubrac
Éditions Jacques Brémond, 1990.

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