Les hommes qui se retournent ~ Eugenio Montale

.

Probablement

n’es-tu plus celle que tu as été
et c’est bien juste ainsi.
Il a gratté à fond, le papier émeri,
et sur nous toutes les lignes s’amenuisent.
Pourtant quelque chose fut écrit
sur les pages de notre vie.
Les mettre à contre-jour serait grossir ce signe,
former un hyéroglyphe plus grand que le diadème
qui t’éblouissait.
Tu n’apparaîtras plus à la porte
de l’aéroglisseur ou venant du fonds d’algues,
toi qui plongeais dans les rapides boueux
pour donner un sens au néant. Tu descendras
l’escalier roulant des temples de Mercure
parmi des cadavres masqués,
toi la seule vivante,
et sans me demander
si ce fut illusion, choix, communication,
et qui de nous était le centre
qu’on vise à l’arc, au tir forain.
Moi non plus je ne me le demande pas. Je suis
celui qui, un seul instant, a vu : cela suffit
à qui chemine en colonne comme
nous aujourd’hui si nous sommes encore
en vie ou si ce fut illusion de le croire. On glisse.

.
Eugenio Montale, extrait de Satura  [Poèmes choisis 1916-1980, Poésie/Gallimard1999]

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