Southern Pacific ~ Paul Morand

© Photo Bingley Hall

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L’express de luxe coucher-de-Soleil
lace le pays
d’est en ouest.
Quinze wagons blindés
pareils à des sous-sols de banque
dans lesquels circulent les nègres amidonnés,
avec des plateaux pleins de glace,
frères des nègres qui portent des sorbets
sur les fresques de Tiepolo.
Quand le train passe,
l’on comprend tout le chagrin
que les maisons
ont
à être des immeubles.
Le wagon traverse des déserts rouges
et des déserts blancs
parsemés de cactus turgides
comme des asperges de cinq mètres, cannelées,
poilues,
quelquefois même avec des bras.
Il perfore des villes de zinc
et des villes de bois
tiré par la grande locomotive qui sonne
la cloche.
En entrant dans les gares
elle a un cri de la gorge
que Proust eût aimé,
avec son goût pour les voix enrouées.
Est-ce cela,
ou ce glas,
ou la pensée que l’automobile de l’amoureux,
n’ayant pas vu la tête de mort du passage à niveau,
s’est écrasée contre le chasse-pierres,
ou simplement
leur puissance en chevaux-vapeur
qui donne envie de pleurer
quand s’avancent
les locomotives du Southern Pacific ?
Elles ont des perles au cou ;
des mécaniciens gantés
les caressent.
Les machines sont les seules femmes
que les Américains savent rendre heureuses.

Paul Morand, Poèmes, Poésie/Gallimard, 1973.

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7 réflexions sur “Southern Pacific ~ Paul Morand

    • Sans doute n’est-ce pas une personnalité exemplaire. Que voudriez-vous ? Censurer ses textes à cause de l’homme qu’il fut ? C’est peut-être justement l’occasion de s’interroger sur un temps salopé de l’histoire, sur l’homme et ce qu’il verse dans son regard, sur la faiblesse d’un comportement. L’éternelle querelle aussi entre l’homme et son oeuvre ou son talent d’écrivain. On l’a mille fois rebattu au sujet de Céline.

      • Je ne parlais que du texte ci-dessus, où l’on peut tout voir de ce que je listais. Influencé un peu sans doute par « l’homme qu’il fut ». Mais ne dit-on souvent que l’âme d’un écrivain survit dans ses textes ? Et dans ce cas, faudrait-il aussi, contradictoirement, ne pas prendre en compte ce que fut cette âme, pour juger des textes ? Je vous avouerais qu’après avoir eu des années une neutralité morale, j’ai de plus en plus de mal à lire des écrivains fachos ou collabos. Céline, justement, est un cas un peu à part, plus électron libre j’en ai l’impression qu’idéologue enrôlé (?).

      • Oui, je comprends ce que vous voulez dire. Ce texte, nonobstant ce qu’il suggère ou véhicule comme vision de l’humain, je le trouve beau à l’oreille. Pas sûre par ailleurs d’adhérer à votre évocation du machisme, fondé j’imagine sur la comparaison femme/locomotive ?. C’est un peu rapide pour une conclusion radicale.
        Morand servait ses intérêts au premier chef, épousant le vent mauvais, c’est sans doute ce qui me dérange le plus en lui. Je connais mal son oeuvre, je creuse,toujours mue par la curiosité et l’interrogation qui naît de la découverte.
        Reste aussi sans doute la première des règles : pour argumenter, il faut connaître. 🙂

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